On le retrouve dans l’artisanat, l’aménagement ou encore la construction. Pourtant, le bambou pourrait jouer un rôle bien plus important dans les réponses apportées aux défis environnementaux et économiques actuels. Le dossier de l’AFRICA BAMBOO EXPO recense plus de 1 500 usages possibles de cette ressource.
De la restauration des terres dégradées à la création d’emplois verts, le bambou ouvre ainsi des perspectives qui dépassent largement ses usages traditionnels. L’enjeu est désormais de mieux connaître cette ressource, de la valoriser et de développer les compétences nécessaires autour de sa filière.
Kadirath-lah AHLIN, spécialiste de l’aménagement et de la gestion des ressources forestières, co-directrice de LAHMAQ BAMBOO et Présidente du Comité d’Organisation de l’AFRICA BAMBOO EXPO, nous explique dans cette interview pourquoi le bambou mérite une attention nouvelle.
AFoS Média : Comment est née cette initiative autour du bambou et quelle était votre ambition de départ ?
Kadirath-lah AHLIN : Mon histoire avec le bambou a commencé en 2022, alors que j’étais en Master 1 Aménagement et Gestion des Ressources Forestières. À cette période, les questions liées aux changements climatiques occupaient une place importante dans mes réflexions. Je me suis alors intéressée au rôle que pouvait jouer le bambou dans la lutte contre le changement climatique.Mes recherches m’ont permis de découvrir une plante aux capacités remarquables. Grâce à sa croissance rapide et à sa production importante de biomasse, le bambou peut contribuer à la séquestration du carbone, à la restauration des sols et à la réduction de la pression exercée sur certaines ressources forestières.
C’est à ce moment-là que j’ai véritablement découvert ce que j’appelle aujourd’hui « mon or vert », une ressource présente en Afrique, mais encore largement méconnue et sous-exploitée.Cette découverte m’a poussée à aller plus loin. Grâce à une bourse de mobilité au Sénégal, j’ai pu approfondir mes recherches et réaliser une revue systématique sur les espèces de bambou en Afrique subsaharienne. J’ai alors pris davantage conscience de l’immense potentiel de cette ressource et de la diversité de ses usages, dans des domaines aussi variés que la construction, l’agriculture, l’alimentation, l’artisanat, le design, la cosmétique, l’énergie et l’industrie.
Paradoxalement, alors que le bambou offre des milliers de possibilités de valorisation et possède des dimensions écologiques, économiques, sociales et culturelles importantes, il reste encore relativement peu connu et peu valorisé dans de nombreux pays africains.J’ai donc poursuivi mes recherches sur le Bénin, notamment dans le département de l’Ouémé où le bambou est relativement abondant mais encore sous-exploité. Mon travail de master a ainsi porté sur les caractéristiques structurelles, spatiales et la valorisation des espèces de bambou dans la basse vallée de l’Ouémé.Cette recherche m’a également permis de prendre conscience d’un autre problème; nous connaissons encore insuffisamment nos propres ressources en bambou.
En 2023, j’ai également découvert l’existence de la Journée mondiale du bambou, célébrée chaque année le 18 septembre depuis 2009. Jusqu’alors, mes actions de sensibilisation étaient essentiellement numériques.En 2025, j’ai donc décidé de passer de la sensibilisation en ligne à une action concrète sur le terrain. Mon idée initiale était relativement simple, organiser une activité en présentiel autour de la Journée mondiale du bambou, avec un atelier de sensibilisation, une activité de reboisement et une présentation de quelques produits et réalisations à base de bambou que j’avais développé moi même, notamment du thé de bambou, des pailles, des gobelets, des savons.
J’ai présenté cette idée à Alexandre GBEDO, qui m’a encouragée à aller plus loin en proposant d’y associer une exposition d’objets en bambou réalisés par des artisans et des designers.L’idée a alors évolué. Nous avons décidé de construire un programme comprenant un panel, une exposition et un moment de réseautage, afin de réunir non seulement le grand public, mais également les différents acteurs intéressés par le développement du bambou.Nous avons ensuite associé à cette initiative Thierry GNANSOUNOU, forestier passionné et spécialiste du bambou.
Ce qui devait être au départ une activité d’une journée est finalement devenu un événement de trois jours, organisé du 18 au 20 septembre 2025 : la première édition de l’AFRICA BAMBOO EXPO était née.Notre ambition était alors claire : faire connaître le potentiel du bambou, promouvoir sa culture et sa transformation, rapprocher les différents acteurs, encourager les innovations et poser les premières bases d’une véritable filière économique du bambou au Bénin et, plus largement, en Afrique.
Qu’est-ce qui fait aujourd’hui l’originalité de cette initiative ?
L’originalité du AFRICA BAMBOO EXPO est que nous ne voulons pas faire du bambou uniquement un sujet d’exposition. C’est de montrer ce que le bambou peut devenir. L’Expo crée une rencontre entre plusieurs univers : pépiniéristes, producteurs, transformateurs, artisans, designers, entrepreneurs, scientifiques et chercheurs, institutions publiques, investisseurs, organisations environnementales, entreprises et consommateurs.
Nous voulons également sortir d’une vision limitée du bambou comme matériau destiné uniquement à fabriquer des meubles ou des objets artisanaux. Également, montrer sa capacité à intervenir dans plusieurs chaînes de valeur : construction, habitat, alimentation, emballage, cosmétique, énergie, agriculture, artisanat, design, environnement et industrie.
L’autre particularité est notre volonté de donner une dimension africaine et internationale à l’initiative. Le Bénin peut servir de point de rencontre entre les différents acteurs du continent et permettre de partager les expériences, les technologies, les savoir-faire et les opportunités.À terme, nous voulons que l’AFRICA BAMBOO EXPO devienne un véritable rendez-vous de référence pour les acteurs du bambou en Afrique.
Quelles sont concrètement les solutions ou innovations que vous cherchez à développer autour du bambou ?
Nous nous intéressons à toutes les solutions capables de transformer le bambou en produits utiles, compétitifs et créateurs de valeur.Dans la construction et l’habitat, cela peut concerner les structures, pavillons, kiosques, mobiliers, clôtures, aménagements et solutions d’habitat durable.Dans l’agroalimentaire, nous voulons encourager l’utilisation du bambou dans les emballages, contenants, ustensiles et autres applications permettant de réduire certains usages du plastique, ainsi que la valorisation des parties comestibles de certaines espèces lorsque cela est scientifiquement et réglementairement approprié.
Dans l’artisanat et le design, le potentiel est immense : mobilier, décoration, luminaires, objets utilitaires, accessoires et produits design.Nous nous intéressons également aux fibres de bambou, aux feuilles, aux gaines et aux résidus, car nous pensons que l’avenir est aussi dans une valorisation plus complète de la plante.
Nous voulons enfin encourager les innovations dans des domaines comme les matériaux biosourcés, les composites, les solutions énergétiques, la restauration des sols, le carbone et les technologies de transformation.L’objectif n’est donc pas de promouvoir un produit unique, mais de favoriser l’émergence de plusieurs chaînes de valeur autour du bambou.
Comment ces solutions peuvent-elles répondre aux défis environnementaux et économiques actuels ?
Nous avons besoin de bois pour de nombreux usages, mais la demande en ressources forestières exerce également une pression importante sur les forêts. Développer des plantations de bambou destinées à des usages appropriés peut permettre de diversifier nos sources de matières premières et de réduire la pression exercée sur certaines ressources forestières, notamment pour certains produits traditionnellement fabriqués à partir du bois.
Sur le plan climatique, le bambou peut également contribuer à la séquestration du carbone. Certaines données de l’INBAR rapportent des niveaux pouvant atteindre 12 tonnes de CO₂ par hectare et par an dans certaines conditions. Ces performances dépendent notamment de l’espèce, du site et des pratiques de gestion.Cela ouvre des perspectives intéressantes pour le Bénin et les autres pays africains en matière de restauration des terres, de séquestration du carbone et, lorsque les exigences scientifiques et méthodologiques sont réunies, de développement de projets pouvant accéder aux mécanismes du marché carbone.Et cette dimension environnementale s’accompagne d’un potentiel économique considérable.
Le bambou constitue déjà une activité économique importante dans plusieurs régions du monde. Selon l’INBAR, le commerce des produits en bambou représentait déjà environ 60 milliards de dollars en 2016, avec des revenus importants pour les communautés rurales. Les estimations plus récentes situent le marché mondial des produits en bambou autour de 150 milliards de dollars en 2024, avec des perspectives pouvant atteindre 250 milliards de dollars à l’horizon 2032, selon les estimations de marché disponibles. Le bambou peut être transformé en matériaux de construction, mobilier, emballages, objets artisanaux, produits alimentaires, cosmétiques, fibres, énergie, matériaux composites, etc.
Une plantation de bambou peut devenir une source de matière première renouvelable, permettant de développer plusieurs activités : construction, mobilier, emballages, artisanat, alimentation, cosmétique, énergie, matériaux composites, etc. Cela signifie potentiellement de nouveaux revenus pour les producteurs, de nouveaux métiers pour les jeunes et de nouvelles opportunités pour les entreprises africaines.
C’est cette combinaison entre climat, biodiversité, économie rurale, innovation et création de valeur qui peut faire du bambou une ressource stratégique pour le Bénin et pour l’Afrique.
Quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontés dans la valorisation du bambou ?
Le premier défi auquel nous sommes confrontés est la faiblesse de la structuration de la filière en amont.Aujourd’hui, il existe encore très peu de structures spécialisées dans la production et la commercialisation de plants de bambou, et le nombre de pépiniéristes maîtrisant réellement les techniques de multiplication et de conduite des pépinières de bambou reste limité.Cette situation se traduit également par un faible nombre de plantations de bambou. Très peu de personnes et d’organisations s’investissent encore dans la plantation, la production et le reboisement à base de bambou. Il est donc difficile de développer une filière durable sans disposer d’une matière première suffisamment disponible et organisée.
Un autre défi majeur est le manque de données fiables sur la ressource. Nous avons encore besoin de mieux connaître les sites favorables ou potentiels pour la culture du bambou, de cartographier les zones où il est naturellement présent et surtout de disposer d’un état des lieux précis des peuplements de bambou existants au Bénin : quelles espèces sont présentes, où se trouvent-elles, dans quelles quantités et dans quel état ?Cette connaissance est essentielle pour pouvoir planifier sérieusement le développement de la filière, orienter les plantations, préserver les peuplements existants et identifier les zones présentant un potentiel.
À cela s’ajoute le manque d’équipements de transformation, de compétences techniques spécialisées, de financement, de normes et de débouchés structurés pour les produits issus du bambou.C’est pourquoi nous pensons qu’avant même de parler d’une grande industrie du bambou, il faut construire les fondations de la filière : mieux connaître la ressource, développer les pépinières, multiplier les plantations, former les acteurs, investir dans la recherche et la transformation et créer des marchés.
Comment envisagez-vous de faire passer cette initiative à une plus grande échelle au Bénin et en Afrique ?
Nous voulons d’abord contribuer à structurer la filière au Bénin, avant de renforcer progressivement son rayonnement à l’échelle africaine.Pour nous, cela commence par la connaissance de la ressource. Il est important de mieux identifier les peuplements existants, les espèces présentes, les zones favorables à la plantation et les besoins en plants. Nous souhaitons donc encourager davantage de pépinières spécialisées, de plantations de bambou et de programmes de reboisement, tout en renforçant les compétences des acteurs.
Nous voulons également favoriser la création d’un véritable écosystème autour du bambou, en rapprochant producteurs, pépiniéristes, chercheurs, entrepreneurs, artisans, industriels, institutions publiques, investisseurs et partenaires techniques et financiers.L’AFRICA BAMBOO EXPO constitue pour nous une plateforme pour créer ces connexions. Nous voulons progressivement développer des appels à projets, des rencontres B2B, des démonstrations, des formations, des espaces de présentation des innovations et des opportunités de partenariat et d’investissement.
À l’échelle africaine, notre ambition est de créer des passerelles entre les différents pays qui travaillent déjà sur le bambou ou qui souhaitent développer cette filière. Chaque pays possède ses réalités, ses espèces, ses savoir-faire et ses besoins. Nous pouvons donc beaucoup apprendre les uns des autres.
À terme, nous souhaitons que l’AFRICA BAMBOO EXPO contribue à l’émergence d’un réseau africain des acteurs du bambou, capable de faciliter le partage de connaissances, les collaborations, les investissements et le développement de solutions adaptées aux réalités du continent.Notre objectif n’est pas simplement de faire grandir un événement. Nous voulons contribuer à faire grandir une filière.
Quelle place souhaitez-vous donner à la science, à l’innovation et aux nouvelles technologies dans l’avenir de la filière bambou en Afrique ?
Aujourd’hui, nous avons encore beaucoup à apprendre sur nos ressources. Nous avons besoin de recherches permettant de mieux connaître les différentes espèces présentes sur le continent, leurs caractéristiques, leur adaptation aux différents sols et climats, leur potentiel de production ainsi que leurs possibilités de transformation.La recherche doit également nous aider à répondre à une question fondamentale : où et comment planter le bambou de manière durable et adaptée à chaque territoire ?
Les nouvelles technologies peuvent jouer un rôle majeur dans cette connaissance. Nous pouvons notamment utiliser la cartographie, les outils géospatiaux, les données satellitaires et les technologies numériques pour identifier et suivre les peuplements de bambou, repérer les zones favorables à la plantation et disposer progressivement d’une meilleure connaissance de la ressource.
Nous voulons également encourager l’innovation dans la transformation : matériaux composites, construction, emballages, fibres, produits alimentaires, cosmétiques, énergie, matériaux biosourcés et valorisation des résidus du bambou.Mais nous voulons surtout que l’innovation parte des problèmes réels de nos communautés.
Nous souhaitons donc créer davantage de liens entre universités, centres de recherche, entrepreneurs, industriels, communautés et investisseurs, afin que les connaissances scientifiques puissent réellement se transformer en solutions et en entreprises.Et c’est aussi l’une des ambitions de l’AFRICA BAMBOO EXPO : ne pas seulement montrer ce qui existe déjà, mais créer un espace où les idées, la recherche, la technologie et l’entrepreneuriat peuvent se rencontrer pour faire naître les solutions de demain.