ENTRETIEN RECHERCHE

Antimicrobiens à Dakar : ce que révèle une enquête sur les pratiques vétérinaires

La résistance aux antimicrobiens ne se joue pas uniquement dans les hôpitaux ou les pharmacies. Elle concerne aussi la santé animale et les pratiques vétérinaires. À Dakar, où la forte urbanisation rapproche de plus en plus populations, animaux et environnement, l’usage des antimicrobiens constitue un enjeu majeur de santé publique.

Dans le cadre de sa recherche intitulée « Analyse des contextes sanitaires et économiques en médecine vétérinaire et utilisation des antimicrobiens à Dakar au Sénégal en 2025 », le Dr Brayan Badarou s’est intéressé aux facteurs pouvant influencer le recours à ces médicaments dans les cabinets vétérinaires de la région de Dakar.

Accès aux médicaments, coût des traitements, fréquence des maladies, pratiques thérapeutiques, prévention, antibiogrammes et approche « One Health » : il revient sur les principaux enseignements de cette étude et sur les mesures à prendre pour préserver l’efficacité des antimicrobiens. C’est à travers cette interview accordée à All For Sciences Média ⤵️

AFoS Média : Quel est le problème central de votre recherche sur les contextes sanitaires, économiques et l’utilisation des antimicrobiens en médecine vétérinaire ?

Dr BADAROU : Analyser les contraintes financières ou logistiques qui pourraient favoriser une utilisation excessive ou inappropriée des antimicrobiens, contribuant à l’émergence et à la diffusion de la RAM dans un contexte urbain à forte interaction homme-animal-environnement.

Pourquoi avoir choisi Dakar comme terrain d’étude en 2025, et en quoi ce contexte est-il particulièrement révélateur ?

Au Sénégal, et plus particulièrement dans la région de Dakar, la dynamique urbaine se caractérise par une croissance démographique soutenue, une forte densité de population et une concentration importante d’activités économiques et animales. Cette urbanisation rapide entraîne une proximité croissante entre les populations humaines, les animaux de compagnie, les animaux d’élevage et leur environnement.Les élevages périurbains, notamment avicoles et de petits ruminants, se développent ainsi dans des espaces parfois fortement urbanisés, créant des zones de contact étroit entre les différentes composantes de l’écosystème urbain.

Cette promiscuité favorise la multiplication des interactions entre l’homme et l’animal, mais également entre les animaux eux-mêmes, avec des conséquences potentielles sur la circulation des agents pathogènes et l’émergence de certaines maladies.

Que révèle votre enquête auprès des cabinets vétérinaires sur l’accès aux antimicrobiens et l’influence de leur coût ?

L’ensemble des vétérinaires enquêtés (100%) déclarait avoir accès aux médicaments antimicrobiens dans leur zone d’exercice. Par ailleurs, 60% affirmaient que le prix influence leur décision d’achat et de prescription des médicaments antimicrobiens. En outre, la majorité des praticiens (86,67%) considèrent que le coût des antimicrobiens restes raisonnables.Mais seulement 20% des praticiens vétérinaires privés de la région de Dakar utilisent des alternatives non-antimicrobiens (plantes médicinales – huiles essentielles) pour le traitement des animaux contre certaines maladies, en raison des contraintes financières des éleveurs, de leur accès, utilisation facile, et efficacité.

Concrètement, comment les antimicrobiens sont-ils utilisés sur le terrain, et qu’est-ce qui explique ces pratiques ?

Selon les données recueillies, 73 % des acteurs interrogés déclarent administrer quotidiennement des antimicrobiens aux animaux, principalement dans un objectif thérapeutique, afin de traiter ou de contrôler les infections bactériennes suspectées ou diagnostiquées.Toutefois, le recours à ces substances ne se limite pas au traitement des affections animales, puisqu’une proportion importante des répondants, soit 63 %, rapporte également leur utilisation à titre préventif.

Cette pratique vise notamment à réduire le risque d’apparition ou de propagation des maladies au sein des élevages et à limiter les conséquences économiques associées aux épisodes sanitaires, telles que la mortalité, la baisse des performances zootechniques ou les pertes de production.

Ces résultats témoignent ainsi d’un recours relativement fréquent aux antimicrobiens, à la fois dans une logique curative et préventive, soulignant l’importance d’encadrer leur utilisation afin de préserver leur efficacité thérapeutique et de limiter les risques liés à leur usage inapproprié.

Quels facteurs sanitaires influencent le plus ces usages ?

Les résultats révèlent un fardeau pathologique important dans les élevages comme chez les animaux de compagnie. La quasi-totalité des praticiens vétérinaires enquêtés déclaraient avoir observé de manière courante des maladies diarrhéiques (97%), des mammites (93%) et des affections respiratoires (90%) en élevage laitier et domestiques en 2024. La parvovirose a également été citée par plus de 60% des vétérinaires privés enquêtés comme une affection courante chez les animaux de compagnie, en particulier chez le chien en 2024.

Ces pathologies, le plus souvent d’origine bactérienne ou virale, sont qualifiées de fréquentes à très fréquentes par respectivement 53% et 40% des praticiens vétérinaires investigués. Pour 40% des praticiens vétérinaires, les maladies diarrhéiques étaient la pathologie ayant représenté la plus grande menace pour les animaux.

En quoi votre étude illustre-t-elle l’approche « One Health » (Une seule santé), et pourquoi la résistance aux antimicrobiens en santé animale est-elle une menace directe pour la santé humaine et environnementale ?

Tout d’abord, il faut savoir que l’approche One Health (« Une seule santé ») est une approche intégrée qui reconnaît que la santé humaine, la santé animale et la santé des écosystèmes sont étroitement liées. Ceci illustre parfaitement l’objectif principal de notre étude qui est d’analyser les contextes sanitaires et économiques qui influencent l’utilisation des antimicrobiens en médecine vétérinaire.La problématique de la résistance aux antimicrobiens (RAM), qui se définit comme la capacité des micro-organismes à survivre ou à se multiplier malgré l’exposition à des antimicrobiens normalement efficaces contre eux, constitue aujourd’hui une menace majeure pour la santé publique mondiale. Son expansion progressive risque de compromettre l’efficacité de nombreux traitements essentiels, rendant certaines infections plus difficiles, voire impossibles, à traiter.

Selon les projections, si des mesures efficaces et durables ne sont pas mises en œuvre pour limiter sa progression, la RAM pourrait être associée à plus de 10 millions de décès par an à l’horizon 2050, dont une part considérable pourrait concerner l’Afrique. Au-delà de la mortalité, cette situation pourrait entraîner une augmentation des coûts de prise en charge, une prolongation des hospitalisations, des pertes de productivité et des conséquences importantes pour les productions animales et la sécurité alimentaire.

La RAM représente ainsi un danger qui dépasse largement le cadre médical et vétérinaire, puisqu’elle affecte simultanément la santé humaine, la santé animale et l’environnement. Dans cette perspective, la maîtrise de l’utilisation des antimicrobiens et la promotion d’un usage rationnel et responsable de ces médicaments apparaissent comme des leviers essentiels pour limiter l’émergence et la diffusion de la résistance.

Quelles recommandations formulez-vous pour un usage plus responsable des antimicrobiens à Dakar, dans une logique « One Health » associant vétérinaires, médecins et pouvoirs publics ?

La lutte contre l’usage inapproprié des antimicrobiens nécessite l’implication coordonnée de l’ensemble des acteurs concernés, selon une approche intégrée de type One Health.À l’endroit des praticiens vétérinaires, il est recommandé de promouvoir systématiquement la réalisation d’antibiogrammes, non pas comme une dépense supplémentaire, mais comme un véritable investissement permettant d’orienter le choix thérapeutique, d’améliorer l’efficacité des traitements et d’éviter les prescriptions d’antimicrobiens inefficaces.

Les cabinets vétérinaires devraient également élaborer et afficher un guide pratique de bon usage des médicaments antimicrobiens, tout en veillant au respect des principes d’une prescription correctement établie, comprenant notamment l’identification du prescripteur, celle de l’animal, ainsi que les informations relatives au médicament prescrit, à la posologie, au mode d’administration, à la date et à la signature.

Les antimicrobiens d’importance critique devraient être réservés aux situations cliniques graves ou aux échecs thérapeutiques, idéalement sur la base des résultats d’un antibiogramme.Lorsque les contraintes financières des propriétaires limitent l’accès à certains traitements, les vétérinaires devraient privilégier, lorsque cela est médicalement possible, des alternatives thérapeutiques efficaces et économiquement accessibles.

La dispensation des antimicrobiens devrait par ailleurs être strictement encadrée et réalisée sur prescription vétérinaire, conformément à la réglementation en vigueur en matière de pharmacie vétérinaire.

Du côté des propriétaires d’animaux, il convient de lutter contre l’automédication en encourageant le recours systématique au vétérinaire et le respect scrupuleux de ses recommandations, tout en renforçant les mesures de prévention à travers l’application rigoureuse des plans de prophylaxie sanitaire.

Enfin, les autorités compétentes, notamment l’Ordre des docteurs vétérinaires et les organisations professionnelles, devraient renforcer l’application de la réglementation relative à la prescription et à la vente des antimicrobiens, améliorer la surveillance de leur consommation et mettre en place un système d’information permettant la collecte, la centralisation et la circulation des données entre les vétérinaires, l’administration et les autres acteurs de la santé animale.

Des campagnes régulières de sensibilisation fondées sur l’approche One Health devraient également être développées à l’intention des vétérinaires, des éleveurs et des communautés.Enfin, le renforcement des capacités des laboratoires et des infrastructures chargées du contrôle de la qualité des médicaments vétérinaires apparaît indispensable pour garantir la disponibilité de produits conformes et contribuer durablement à la maîtrise de la résistance aux antimicrobiens.

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