Le coût des soins est-il le seul obstacle qui pousse certains propriétaires à renoncer à consulter un vétérinaire ? Au Sénégal, une étude menée dans la région de Dakar auprès de 103 éleveurs et propriétaires d’animaux de compagnie met en lumière une réalité plus complexe : budget consacré aux soins, expérience du propriétaire, éloignement des structures vétérinaires, habitudes de prise en charge et recours à l’automédication influencent les décisions.
Dans cette interview accordée à All For Sciences Média, le Dr Bienvenu KOUAKANOU, médecin vétérinaire et économiste de la santé, revient sur les principaux enseignements de sa thèse intitulée : « Déterminant socio-économique du recours des éleveurs et propriétaires d’animaux de compagnie aux soins vétérinaires au Sénégal : cas de la région de Dakar » et explique pourquoi améliorer l’accès aux soins vétérinaires constitue également un enjeu de santé publique.
AFoS Média : Quel est le problème au cœur de votre étude ?
Dr. KOUAKANOU : Au Sénégal, beaucoup d’animaux malades ne sont malheureusement jamais conduits chez un vétérinaire. On a souvent tendance à expliquer cette situation uniquement par le manque de moyens financiers. Mais, à travers ma thèse, j’ai voulu aller au-delà de cette explication assez générale et essayer de comprendre précisément ce qui détermine la décision d’un propriétaire de consulter ou non un vétérinaire.Je me suis donc intéressé à la situation sociale et économique du propriétaire : son niveau de revenu, son niveau d’instruction, son expérience dans la prise en charge des animaux, mais également la distance qui le sépare d’une clinique vétérinaire.
L’objectif était finalement de passer d’une intuition largement partagée à une analyse mesurée et documentée. Il ne s’agissait plus simplement de dire que les propriétaires ne consultent pas parce qu’ils n’en ont pas les moyens, mais de chercher à comprendre quels sont réellement les facteurs qui influencent leur comportement face à la maladie d’un animal.
Pourquoi avoir choisi les éleveurs et les propriétaires d’animaux de compagnie à Dakar ?
Le choix de ces deux catégories de propriétaires répondait à une volonté de comparer deux rapports très différents à l’animal.D’un côté, nous avons les éleveurs, pour lesquels l’animal représente notamment un enjeu économique. De l’autre, nous avons les propriétaires d’animaux de compagnie, qui entretiennent avec leurs animaux un rapport davantage affectif. Cette comparaison permettait donc de voir si, malgré ces différences, les logiques qui conduisent à rechercher des soins vétérinaires étaient les mêmes.
Dakar constituait également un terrain particulièrement intéressant. C’est la région du Sénégal qui dispose de la plus forte concentration de vétérinaires. On pouvait donc raisonnablement considérer que si des difficultés d’accès aux soins persistent dans une zone où l’offre vétérinaire est relativement importante, ces difficultés peuvent être encore plus importantes dans les autres régions du pays.L’enquête a porté sur 103 personnes : 49 éleveurs et 54 propriétaires d’animaux de compagnie, interrogés sur deux sites présentant des caractéristiques différentes, Dakar-ville et Pikine.
Quels sont les principaux facteurs socio-économiques qui influencent le recours aux soins vétérinaires ?
Les résultats montrent que le budget mensuel consacré aux soins vétérinaires et l’expérience du propriétaire jouent un rôle particulièrement important. Ce sont notamment ces deux éléments qui semblent structurer la fréquence à laquelle les propriétaires consultent un vétérinaire.Le revenu et le budget disponible influencent également les difficultés d’accès aux soins qui sont déclarées par les personnes interrogées.
De son côté, la distance semble avoir un effet sur la manière dont les propriétaires perçoivent le coût des soins.Mais un élément important ressort de l’étude : aucun facteur strictement économique ne permet, à lui seul, de prédire la fréquence du recours au vétérinaire.Autrement dit, on ne peut pas simplement dire que les personnes qui ont les revenus les plus faibles sont celles qui consultent le moins. La réalité est plus complexe. L’expérience du propriétaire, ses habitudes et les moyens qu’il consacre effectivement aux soins jouent également un rôle. C’est pourquoi je dirais que le revenu n’explique pas tout.
Concrètement, qu’est-ce qui empêche les propriétaires de consulter un vétérinaire ?
Le premier obstacle qui ressort clairement de l’enquête est le coût. Il est largement perçu comme élevé et plus de neuf personnes interrogées sur dix déclarent avoir rencontré au moins une difficulté dans l’accès aux soins vétérinaires.Mais le problème ne se limite pas au coût. L’éloignement des structures vétérinaires constitue également un obstacle important. Les services sont concentrés dans certaines zones, ce qui crée des difficultés pour les propriétaires qui vivent plus loin. Et cette contrainte ne concerne pas uniquement la distance géographique : transporter un animal jusqu’à une structure de soins peut également être compliqué.
Il y a ensuite toute la question des habitudes et de l’information. Certains propriétaires ont tendance à soigner eux-mêmes lorsqu’un animal tombe malade. D’autres vont directement au marché pour acheter un produit, sans nécessairement passer par un professionnel. Il arrive également que certains attendent de voir si la maladie va s’aggraver avant de consulter.Dans ce contexte, l’automédication apparaît comme le premier réflexe. Cela montre qu’améliorer l’accès aux soins ne consiste pas uniquement à agir sur les prix : il faut également travailler sur les comportements, l’information et la proximité des services vétérinaires.
Quel est l’enseignement le plus frappant de votre étude et quelle est sa portée pour la santé publique ?
L’un des résultats les plus frappants concerne le consentement à payer pour les soins vétérinaires.On constate que les propriétaires d’animaux de compagnie sont prêts à consacrer environ 30 000 FCFA par animal aux soins, contre environ 19 000 FCFA chez les éleveurs. C’est assez intéressant puisque les éleveurs ont pourtant un intérêt économique direct à protéger leur cheptel.Ce résultat montre qu’au-delà de la question du prix, il existe une autre dimension fondamentale : la valeur que le propriétaire accorde à l’animal et la confiance qu’il place dans le service vétérinaire.Mais l’enjeu ne s’arrête pas à la santé de l’animal lui-même. Il concerne également la santé humaine et, plus largement, la santé publique.
Lorsqu’un animal n’est pas correctement suivi, certaines zoonoses peuvent ne pas être détectées. Il existe également un risque lié à l’utilisation non contrôlée des antibiotiques et à la sécurité des produits d’origine animale.C’est précisément là que l’approche « Une seule santé » prend tout son sens : la santé animale, la santé humaine et la santé des écosystèmes sont étroitement liées. Prendre soin des animaux, c’est donc aussi contribuer à protéger la santé des populations.
Quelles solutions préconisez-vous pour améliorer l’accès aux soins vétérinaires ?
Il faut d’abord chercher à rapprocher l’offre de soins de la demande. Cela peut passer par la mise en place de cliniques mobiles ou encore par des campagnes de proximité dans les zones périurbaines, notamment dans des secteurs comme Pikine.Sur le plan financier, plutôt que d’agir uniquement sur le tarif de chaque acte vétérinaire, il serait intéressant de réfléchir à des mécanismes permettant de mieux répartir le coût des soins.
La mutualisation ou encore l’assurance santé animale peuvent constituer des pistes dans cette direction.Il faut également renforcer la sensibilisation. L’étude montre que l’expérience et la connaissance du propriétaire peuvent peser davantage que le seul niveau de revenu. Informer les propriétaires sur les risques liés à l’automédication et sur l’importance d’une prise en charge professionnelle est donc essentiel.Enfin, il est nécessaire d’encadrer davantage la vente de médicaments vétérinaires en dehors des circuits appropriés. Tant que ces médicaments restent facilement accessibles en dehors du cadre vétérinaire, cela peut contribuer à entretenir les pratiques d’automédication.
L’objectif doit donc être de construire un système où les soins vétérinaires sont plus proches, plus accessibles et mieux compris par les propriétaires.