ENTRETIEN ENVIRONNEMENT

Dr Zoumman Mahoungon: «Des bio-fertilisants conçus à partir de microorganismes autochtones peuvent renforcer efficacement la tolérance des cultures au stress salin»

La salinisation des sols constitue l’une des principales menaces pour l’agriculture mondiale. En Afrique de l’Ouest, où l’agriculture familiale demeure le pilier de la sécurité alimentaire, ce phénomène réduit progressivement la fertilité des terres et compromet les rendements agricoles.

Face à ce défi, le Dr Zoumman Mahoungon a consacré ses travaux de recherche aux Microorganismes Autochtones Bénéfiques (MABs), une approche innovante visant à développer des biofertilisants capables d’améliorer la tolérance des cultures au stress salin tout en réduisant le recours aux intrants chimiques.

Dans cet entretien accordé à All For Sciences Media, il revient sur les enjeux de cette recherche, ses principaux résultats et les perspectives qu’elle ouvre pour une agriculture africaine plus durable.

AfoS : Votre thèse porte sur les Microorganismes Autochtones Bénéfiques (MABs). Pour le grand public, quel problème agricole majeur cherchez-vous à résoudre à travers cette recherche ?

Dr Zoumman M. : Aujourd’hui, plus de 20 % des terres agricoles dans le monde sont affectées par la salinisation des sols. Ce phénomène est principalement dû à deux facteurs : l’infiltration de l’eau de mer dans les sols et les nappes phréatiques, ainsi qu’aux pratiques agricoles inadaptées, notamment l’utilisation excessive d’engrais chimiques et une mauvaise gestion de l’irrigation.

Selon les projections, si rien n’est fait, plus de 40 % des terres agricoles pourraient être touchées par la salinisation d’ici 2050. Il est donc essentiel de développer des solutions d’adaptation locales, durables et accessibles.

C’est dans cette optique que nous avons choisi de valoriser les microorganismes naturellement présents dans les sols africains, et plus particulièrement ceux du Sénégal.

En résumé, notre ambition, à travers cette thèse, est de développer des bioproduits, notamment des biofertilisants à base de microorganismes autochtones bénéfiques, capables d’améliorer la tolérance des plantes sensibles au sel (les plantes glycophytes) et ainsi de contribuer à une agriculture plus résiliente face aux effets du changement climatique.

La salinisation des sols est un défi croissant en Afrique de l’Ouest. Pourquoi ce phénomène constitue-t-il une menace pour la sécurité alimentaire de la région ?

Merci pour cette question. Elle touche au cœur même de nos travaux de recherche.

Nous avons choisi d’aborder cette problématique parce qu’en Afrique de l’Ouest, l’agriculture est encore majoritairement familiale. Ainsi, toute dégradation des terres agricoles affecte directement les moyens de subsistance des ménages, les revenus des producteurs et, à terme, l’accès à une alimentation suffisante.

Cette question est d’autant plus importante que la population mondiale devrait atteindre près de 9,7 milliards d’habitants d’ici 2050. Il faudra donc produire davantage de nourriture, alors même que les terres cultivables sont de plus en plus menacées.

La salinisation dégrade progressivement la structure des sols, réduit leur fertilité et entraîne une baisse importante des rendements agricoles. C’est donc une menace directe pour la sécurité alimentaire.

En Afrique de l’Ouest, le défi est encore plus marqué, car la majorité des pays sont côtiers et sont naturellement exposés à l’intrusion de l’eau de mer, qui favorise la salinisation des terres.

À cela s’ajoutent certaines pratiques agricoles, comme l’utilisation excessive ou inappropriée d’engrais chimiques et une mauvaise gestion de l’irrigation, qui accélèrent ce phénomène.

En réalité, la salinisation n’est pas seulement un problème ouest-africain : c’est un défi mondial. C’est pourquoi il est urgent de développer des solutions durables, adaptées à nos réalités locales, afin de préserver la fertilité des sols, garantir la production agricole et renforcer notre sécurité alimentaire.

Quels sont les principaux résultats de vos travaux et qu’avez-vous découvert sur le potentiel des microorganismes bénéfiques pour aider les cultures à résister au stress salin ?

C’est une excellente question.

Vous savez, les microorganismes sont souvent associés aux maladies, mais en réalité, la grande majorité d’entre eux sont bénéfiques. Ils jouent un rôle essentiel dans notre santé, notre alimentation et, bien sûr, dans le fonctionnement des sols. Les bactéries et les champignons qui vivent naturellement dans le sol constituent une véritable richesse biologique, encore largement sous-exploitée.

Dans les années 1980, un chercheur japonais a démontré qu’il était possible d’utiliser plusieurs microorganismes ensemble, sous forme de consortium, c’est-à-dire un assemblage naturel de microorganismes qui agissent en synergie.

Cette approche est devenue une véritable technologie agroécologique. L’objectif de notre thèse était d’adapter ce concept aux réalités africaines, et plus particulièrement au contexte sénégalais.

Pour y parvenir, nous avons développé des biofertilisants à partir d’ingrédients disponibles localement et de microorganismes autochtones. Grâce à des outils modernes, notamment le séquençage des gènes, nous avons pu caractériser précisément les communautés microbiennes présentes dans ces bioproduits.

Nous avons ainsi confirmé qu’ils étaient exempts de microorganismes pathogènes et composés exclusivement de bactéries et de champignons bénéfiques pour les plantes.

Nous avons ensuite évalué leur efficacité sur la tomate, cultivée en serre dans des conditions normales et en conditions de stress salin. Les résultats sont particulièrement encourageants.

Tous les biofertilisants testés ont amélioré de manière significative la croissance des plantes, leur vigueur, leur capacité à assimiler les nutriments, notamment l’azote, ainsi que leur activité photosynthétique.

L’un des résultats les plus marquants concerne le système racinaire. Même en présence de fortes concentrations de sel, les plantes traitées ont développé des racines beaucoup plus importantes. Or, la salinité affecte généralement les racines en premier, limitant ainsi l’absorption de l’eau et des éléments nutritifs. En favorisant un meilleur développement racinaire, nos biofertilisants permettent donc aux plantes de continuer à se nourrir et à croître malgré le stress salin.

Dr Zoumman Mahoungon

En résumé, nos travaux démontrent que des bio-fertilisants conçus à partir de microorganismes autochtones peuvent renforcer efficacement la tolérance des cultures au stress salin. C’est une approche durable, adaptée aux réalités africaines et porteuse d’espoir pour une agriculture plus résiliante face au changement climatique.

Concrètement, comment ces microorganismes peuvent-ils améliorer les rendements agricoles tout en réduisant le recours aux engrais et autres intrants chimiques ?

C’est justement tout l’intérêt de cette approche.

Les biofertilisants que nous avons développés contiennent des microorganismes naturellement tolérants au sel. Une fois associés aux racines de la plante, ces microorganismes l’aident à mieux faire face au stress salin en activant plusieurs mécanismes naturels de protection.

D’abord, ils favorisent la production de molécules appelées osmoprotecteurs, qui permettent aux cellules végétales de maintenir leur équilibre malgré la forte concentration en sel. Ensuite, ils produisent des phytohormones de croissance, comme l’auxine, qui stimule le développement des racines, ou influencent les mécanismes liés à l’acide abscissique, permettant à la plante de mieux gérer son eau en période de stress.

Ils produisent également une enzyme très importante, l’ACC-désaminase, qui réduit la synthèse de l’éthylène, une hormone que la plante fabrique en grande quantité lorsqu’elle est stressée. Si cette hormone est utile à faible dose, un excès ralentit fortement la croissance, notamment celle des racines.

En limitant cette production, les microorganismes permettent à la plante de continuer à développer son système racinaire et d’explorer davantage le sol pour absorber l’eau et les éléments nutritifs.

Enfin, certaines de ces bactéries sont capables d’activer des gènes de défense chez la plante, renforçant ainsi naturellement sa capacité à résister au stress salin.

Concrètement, cela signifie que la plante pousse mieux, absorbe plus efficacement les nutriments et utilise davantage les ressources déjà présentes dans le sol. Les besoins en engrais chimiques peuvent donc être réduits, tout en maintenant, voire en améliorant, les rendements agricoles.

C’est un double bénéfice : pour les producteurs, qui réduisent leurs coûts de production, et pour l’environnement, grâce à une agriculture plus durable et plus respectueuse des sols.

Quels bénéfices les producteurs, notamment les petits exploitants agricoles, pourraient-ils tirer de l’application de vos recherches sur le terrain ?

Les principaux bénéficiaires de cette technologie sont justement les petits producteurs agricoles.

L’un de ses plus grands atouts est qu’elle est simple à mettre en œuvre et peut être reproduite à l’échelle de l’exploitation, sans nécessiter de compétences scientifiques particulières. Les biofertilisants sont fabriqués à partir d’ingrédients disponibles localement, souvent à très faible coût, voire gratuitement, puisqu’ils utilisent principalement des résidus agricoles et des litières forestières.

Concrètement, cette approche permet de réduire les coûts de production en limitant le recours aux engrais chimiques, tout en améliorant les rendements et la résilience des cultures face au stress salin. Les producteurs peuvent ainsi obtenir de meilleures récoltes, augmenter leurs revenus et préserver durablement la fertilité de leurs terres.

Au-delà des performances agricoles, cette technologie renforce également l’autonomie des exploitants. Elle réduit leur dépendance aux intrants importés et aux fluctuations du prix des engrais chimiques, tout en valorisant les ressources disponibles localement.

En résumé, c’est une solution accessible, économique et durable, qui permet aux petits producteurs de produire davantage, de gagner mieux leur vie et de protéger leur principal capital : leurs terres agricoles.

6. Selon vous, quelles sont les étapes à franchir pour transformer ces résultats scientifiques en solutions accessibles aux agriculteurs d’Afrique de l’Ouest ?

Les résultats de nos travaux sont déjà en cours de valorisation sur le terrain au Sénégal. Les bioproduits que nous avons développés sont actuellement utilisés dans certaines exploitations agricoles, principalement comme biostimulants en conditions normales de culture. Cependant, leur efficacité spécifique face au stress salin fait encore l’objet d’une validation plus approfondie, notamment en conditions réelles en milieu paysan.

Dr Zoumman Mahoungon

Pour transformer pleinement ces résultats scientifiques en solutions largement accessibles en Afrique de l’Ouest, plusieurs étapes sont essentielles.

D’abord, il est important de renforcer la validation scientifique, en multipliant les essais en conditions réelles afin de consolider les preuves d’efficacité et de sécurité des bioproduits. Ensuite, il faut assurer une meilleure diffusion des résultats de recherche, à travers des publications, mais aussi des formats plus accessibles aux décideurs et aux acteurs du développement agricole.

Enfin, et c’est un point clé, il est indispensable de former les producteurs eux-mêmes. Cela passe par le transfert de compétences sur la production, l’utilisation et l’intégration de ces technologies biologiques dans les pratiques agricoles quotidiennes.

En résumé, la transition vers des solutions accessibles repose sur trois piliers : la validation en milieu réel, la vulgarisation des résultats scientifiques et le renforcement des capacités des agriculteurs. C’est à ce prix que ces innovations pourront avoir un impact durable à grande échelle.

Au-delà de cette thèse, quelle est votre vision de la recherche agricole africaine face aux défis du changement climatique, de la dégradation des sols et de la sécurité alimentaire ?

Pour moi, la recherche agricole en Afrique doit avant tout être centrée sur l’humain et orientée vers la résolution de problèmes concrets. C’est dans cet esprit que nous avons conduit cette thèse.

Il est essentiel que les chercheurs restent en contact permanent avec les producteurs, en particulier les petits exploitants agricoles, afin de mieux comprendre leurs réalités et de s’assurer que leurs voix soient réellement prises en compte.

Aujourd’hui, de nombreux financements et initiatives liés au climat existent, et de nombreuses conférences sont organisées chaque année. Pourtant, ces ressources n’atteignent pas toujours ceux qui sont les plus exposés aux impacts du changement climatique, à savoir les agriculteurs.

Le rôle du chercheur doit donc aussi être celui d’un pont : un acteur capable de traduire les besoins du terrain en solutions scientifiques, mais aussi de porter la voix des producteurs auprès des décideurs et des bailleurs.

C’est précisément ce qui nous a motivés à créer le réseau Youth Alliance for Agroecology and Climate-YAAC , une plateforme qui vise à former les producteurs à l’agroécologie, mais aussi à défendre leurs intérêts et à faciliter leur accès aux financements et aux opportunités.

En définitive, la lutte contre le changement climatique, la dégradation des sols et l’insécurité alimentaire ne peut être efficace sans impliquer pleinement celles et ceux qui vivent ces réalités au quotidien. Les petits producteurs doivent être placés au cœur de la recherche et des politiques agricoles.

Laisser un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Vous aimerez aussi

Voir plus