Les 28 et 29 septembre 2026, l’Hôtel Azalaï de Dakar a accueilli la quatrième Conférence régionale des Recteurs de l’Agence universitaire de la Francophonie pour l’Afrique de l’Ouest. Pendant deux jours, universitaires, banquiers, représentants de l’Union européenne et du secteur privé ont mis les mains dans un problème que tout le monde connaît mais que peu osent nommer aussi clairement : nos universités produisent des innovations qui ne sortent jamais de leurs laboratoires.
La question a été posée dès l’ouverture du premier panel, et elle a traversé les deux journées comme un fil rouge inconfortable. Pourquoi certaines innovations atteignent-elles le marché quand d’autres s’arrêtent en chemin ? La réponse, construite progressivement au fil des interventions, est moins flatteuse qu’on ne l’espérait.
Ce n’est pas un problème de talent. Ce n’est pas non plus un problème de moyens au sens strict. C’est un problème de chaîne. Et dans cette chaîne, il manque presque toujours les mêmes maillons.
Ce que les universités ne savent pas faire
Le professeur Ibrahima Ngom, directeur de l’Institut supérieur de formation à distance de l’UCAD et rapporteur du premier panel, a décortiqué le parcours d’une innovation en huit stades successifs : du résultat de laboratoire jusqu’à la vente récurrente. Le constat est net. Les universités maîtrisent bien les quatre premiers stades. Elles bloquent systématiquement sur les quatre suivants : production, négociation, première commande, passage à l’échelle.
« Nos universités produisent des résultats valorisables, mais elles ne sont pas organisées pour les accompagner jusqu’au marché. »
Ce n’est pas une critique. C’est un diagnostic. Trois choses manquent concrètement pour signer une licence avec une entreprise : une politique de propriété intellectuelle adoptée par les instances de l’université, une règle de partage des revenus entre le laboratoire et l’inventeur, et une personne mandatée pour négocier.
« Nous n’avons pas les trois en même temps dans nos universités. » Résultat : les discussions avec les entreprises n’aboutissent pas.
Quand les deux mondes ne parlent pas la même langue
Au-delà du problème institutionnel, le second panel, consacré au lien université-industrie, a mis en lumière un blocage encore plus profond. Les chercheurs décrivent des résultats. Les entreprises attendent des réponses à des problèmes concrets. Ce ne sont pas les mêmes conversations.
Une représentante du secteur privé a évoqué les difficultés à convaincre des entreprises, notamment européennes, de sous-traiter leur recherche et développement en Afrique francophone. Les raisons avancées : des problèmes de confidentialité des données, des défauts de contractualisation, une mauvaise gestion des délais et des budgets, et surtout une offre quasi invisible. Les capacités de recherche des universités ouest-africaines ne sont tout simplement pas connues de ceux qui pourraient en avoir besoin.
Face à ce constat, une recommandation a émergé clairement : les chambres de commerce nationales et européennes doivent jouer un rôle d’intermédiaire de confiance, de « traducteur » entre ces deux mondes qui se regardent sans vraiment se voir.
Des résultats qui existent mais qui ne circulent pas
Ce tableau aurait pu être décourageant. Il ne l’a pas été, parce que des preuves de concept existent. Simon Simonet, représentant de la Commission européenne, a rappelé les résultats du programme VARIVIA, cofinancé par l’Union européenne et porté par l’Agence nationale de la recherche scientifique appliquée du Sénégal en partenariat avec le Togo, le Burkina Faso et le Bénin. Bilan : 24 brevets validés auprès de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle, 90 entreprises et startups créées, 750 emplois générés.
« Dommage que l’Agence nationale de la recherche scientifique ne soit pas présente aujourd’hui. Ces résultats doivent être consolidés. »
Cette absence symbolisait à elle seule une partie du problème. Les succès existent. Ils ne circulent pas. Et c’est précisément contre cette invisibilité que la conférence cherchait à lutter.
Le financement, entre promesses et réalités
Sur la question du financement, peut-être la plus attendue, Emmanuel Cheikh Omar Barry, directeur du département santé, éducation et immobilier à la Banque ouest africaine de développement, a présenté les limites structurelles des banques de développement face à ce type de besoins.
La recherche exige des ressources longues, sur des horizons de plus de dix ans. Or, dès qu’il s’agit d’accompagner des acteurs privés dans la valorisation des résultats de recherche, les maturités raccourcissent, les exigences de rentabilité s’accélèrent et les banques se retrouvent dans un territoire qu’elles maîtrisent mal.
Sa proposition concrète : développer le capital investissement comme outil complémentaire. À Dakar même, il a cité l’exemple d’Ask Ventures, qui a mobilisé plus de 12 millions de dollars et soutient une dizaine de startups employant plus de 400 jeunes.
Marie Glorieuse Ingabiré, directrice régionale du Centre de recherches pour le développement international pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, a quant à elle été directe sur l’évolution du paysage international. « L’aide au développement a changé. Ce ne sera plus jamais comme avant. Il faut innover en matière de financement. »
De son côté, Simonet a mis les choses en perspective sans ménagement. « Ça n’est pas dit que l’Union européenne soit toujours là à l’arrière. La réponse au problème doit venir des pays eux-mêmes. »
La diplomatie scientifique : le mot manquant de la conférence
Ce discours de clôture du Pr Slim Khalbous, recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie et ancien ministre tunisien de l’Enseignement supérieur, qui a donné à la conférence sa dimension la plus stratégique et peut-être la plus dérangeante.
Après deux jours consacrés aux mécanismes de financement et au transfert technologique, Khalbous a choisi de poser une question que personne n’avait encore osé formuler aussi clairement.
- « Qui décide des priorités scientifiques en Europe comme en Afrique ? Est-ce que ce sont les chercheurs, les universités, ou bien est-ce Bruxelles, Paris, Abidjan, Dakar ? »
Cette question, selon lui, conditionne non seulement l’avenir de la recherche africaine, mais aussi l’autonomie économique, technologique et culturelle du continent. Car derrière les partenariats scientifiques se joue une réalité que les bonnes intentions ne suffisent pas à masquer. « Celui qui finance oriente, celui qui paye décide. Mais celui qui a une vision claire est capable de mieux négocier. »
Pour le recteur de l’AUF, le concept qui manquait à ces deux journées de réflexion a un nom : la diplomatie scientifique. « C’est l’art d’utiliser la science pour faire de la politique étrangère. »
Non pas simplement mobiliser des réseaux diplomatiques pour favoriser la coopération scientifique, mais aussi mobiliser des expertises scientifiques pour éclairer des décisions internationales de plus en plus complexes. Trois facteurs expliquent selon lui la montée en puissance de cet instrument : des défis transfrontaliers que plus aucun pays ne peut résoudre seul, le lien de plus en plus étroit entre connaissance et puissance, et l’affaiblissement des institutions multilatérales nées après la Seconde Guerre mondiale.
« Aujourd’hui, les pays forts, c’est pas forcément celui qui a la plus grande armée, c’est celui qui a la dernière technologie. »
Ce n’est pas une idée abstraite. L’AUF a fait signer un manifeste pour la diplomatie scientifique francophone par 44 gouvernements, en choisissant délibérément que ce soient les ministres de l’Enseignement supérieur et de la Recherche — et non les ministres des Affaires étrangères — qui apposent leur signature.
« Nous voulons montrer que la diplomatie scientifique n’est pas seulement le travail des diplomates professionnels, mais aussi le travail des scientifiques qui peuvent être aussi des diplomates. »
Son message final aux recteurs réunis à Dakar était à la fois un appel et un avertissement. « L’Afrique doit se mettre à la diplomatie scientifique. Pour cela, l’université doit être au centre de la réflexion sur l’internationalisation. Sinon, une fois encore, l’Afrique va voir le train passer sans être dedans. »
Ce que les recteurs ont décidé
La conférence s’est conclue par l’élection d’un nouveau bureau et l’adoption de résolutions. Le président élu a pris des engagements devant ses pairs : suivi rigoureux des résolutions adoptées, mutualisation des ressources scientifiques, renforcement de la mobilité des enseignants-chercheurs.
Il a rappelé en conclusion le programme du troisième cycle interuniversitaire en économie, lancé en 1994 avec l’appui du CRDI, de l’Union européenne et de plusieurs coopérations bilatérales.
Et plus de 3 000 économistes de haut niveau formés dans l’espace francophone, dont une cohorte de 100 femmes doctorantes financée sur dix ans avec un taux de soutenance de plus de 90 %.