ACTU SCIENCE ENVIRONNEMENT

Joseph Hébélamou, spécialiste en géoscience environnementale : « la science doit alerter et guider la gouvernance de l’orpaillage en Guinée …»

Dans les plaines et vallées de la Haute Guinée, l’orpaillage artisanal façonne les paysages autant qu’il nourrit des milliers de familles. Mais derrière cette activité vitale pour l’économie locale se cache une pression croissante sur les écosystèmes et la santé des populations. Turbidité des rivières, sols dégradés, habitats fragilisés : autant de signaux qui interrogent la capacité des États à concilier exploitation des ressources et protection de l’environnement.

Pour mieux comprendre ces phénomènes et les replacer dans une perspective scientifique, notre rédaction s’est entretenue avec Joseph Hébélamou, doctorant en Bio-Environnement à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry, ingénieur HSE et spécialiste des géosciences environnementales. Auteur de plusieurs publications scientifiques, il est également assistant universitaire en géophysique appliquée et hydrogéologie, et collabore avec des chercheurs sur des projets de recherche multidisciplinaires comme ARISE (African Research Initiative for Scientific Excellence Project).

Pouvez-vous décrire les principaux impacts environnementaux que vous avez observés en Haute Guinée, notamment en termes de trouble des eaux, d’érosion des sols et de dégradation des écosystèmes ? Quels sont les sites ou les zones les plus critiques selon vous ?

En Haute Guinée, l’exploitation artisanale de l’or engendre des impacts environnementaux majeurs et largement visibles sur le terrain. La turbidité extrême des eaux de surface est l’un des indicateurs les plus marquants. Les cours d’eau sont durablement chargés en matières en suspension issues du lavage des minerais. Ce qui affecte la potabilité de l’eau, la faune aquatique et les usages domestiques et agricoles.

L’érosion accélérée des sols résulte du décapage des horizons pédologiques, de l’abandon des fosses et de la destruction de la couverture végétale. Cette érosion favorise l’ensablement des lits fluviaux et accentue la perte de fertilité des terres agricoles.

Joseph Hébélamou, spécialiste en géoscience environnementale

La dégradation des écosystèmes riverains et terrestres est également préoccupante à mon avis. Nous avons la disparition de la végétation native, la fragmentation des habitats, la perturbation des cycles écologiques, aussi la contamination potentielle des sols et sédiments par des éléments traces métalliques.

Revenant à la question relative aux zones les plus critiques, je pus dire qu’elles se situent principalement dans les bassins aurifères actifs de la Haute Guinée.  Notamment autour des sites d’orpaillage intensif et le long des cours d’eau utilisés pour le traitement du minerai, où l’impact est cumulatif et chronique.

Quelles données scientifiques existent pour quantifier ces impacts ? Comment pourraient-elles être mieux utilisées pour alerter les décideurs et le public ?

Plusieurs études scientifiques, rapports institutionnels et campagnes de mesures environnementales ont documenté les impacts de l’exploitation artisanale de l’or sur la qualité des eaux, des sols et des sédiments dans les zones aurifères de Guinée et d’Afrique de l’Ouest.

En Guinée, l’étude d’Ahmed Amara Konaté et al. (2025) (Geo-environmental, socio-economic and health impacts of artisanal gold mining in Kounsitel Sub-Prefecture (Gaoual, Guinea) menée dans la sous-préfecture de Kounsitel (Gaoual) met en évidence une dégradation avancée des sols, une déforestation significative et une forte altération des eaux de surface, confirmée par l’analyse diachronique d’images satellitaires. Les auteurs soulignent une augmentation notable de la turbidité des cours d’eau et une perturbation durable des écosystèmes locaux.

Dans la préfecture de Siguiri, plusieurs travaux, notamment ceux de Nouhan Keita et al. (2020): Impact of artisanal gold mining on surface water quality in the Siguiri Prefecture, Upper Guinea, ont montré que les eaux prélevées en aval des sites d’orpaillage présentent des déséquilibres physico-chimiques marqués, liés aux activités de lavage du minerai, avec des impacts directs sur les usages domestiques et agricoles. Ces résultats sont cohérents avec les observations de terrain qui font état d’une turbidité chronique et d’une dégradation progressive des lits fluviaux.

Par ailleurs, dans le même ordre d’idée, une enquête conduite par Mariama SadjoDiallo et al. (2023) et publiée dans Frontiers in Public Health sous le titre : Knowledge, attitudes and practices related to water pollution in artisanal gold mining areas of Siguiri, Guinea, met en relation les perceptions des communautés locales avec des indicateurs mesurables de pollution de l’eau dans les zones aurifères de Siguiri.

On voit que cette étude souligne que la dégradation de la qualité de l’eau est non seulement mesurable scientifiquement, mais également ressentie par les populations riveraines, renforçant la pertinence des données environnementales comme outil d’alerte publique.

Maintenant à une échelle régionale, des revues de littérature, notamment celle de Gavin Hilson, et al. (2019) : Artisanal and small-scale gold mining and the environment: A critical review of impacts and mitigation strategies in Sub-Saharan Africa, montrent que l’exploitation artisanale et à petite échelle de l’or en Afrique subsaharienne est associée à des niveaux élevés de turbidité, à la contamination des sols et des sédiments par des éléments traces métalliques (mercure, arsenic, plomb) et à une perturbation profonde des systèmes hydrologiques. Vous voyez donc que ces tendances régionales servent de références comparatives pour contextualiser les résultats observés en Guinée.

Cependant, malgré l’existence de ces données scientifiques, celles-ci restent souvent fragmentées, peu accessibles et insuffisamment traduites en outils opérationnels d’aide à la décision. Pour mieux alerter les décideurs publics et le grand public, il serait bien de  systématiser le monitoring environnemental à long terme, en s’appuyant sur des protocoles harmonisés de mesure de la qualité des eaux, sols et sédiments.

Mais aussi vulgariser les résultats scientifiques sous forme d’indicateurs simples, de cartes de risques environnementaux et de tableaux de bord dynamiques ; intégrer ces données dans les processus réglementaires, notamment les études d’impact environnemental, les plans de gestion environnementale et sociale (PGES) et les mécanismes de contrôle de l’orpaillage.

Selon vous, comment la science peut-elle être mieux intégrée dans la gouvernance de l’orpaillage en Guinée ? Quels sont les freins actuels et comment les levers ?

La science peut jouer un rôle central dans la gouvernance de l’orpaillage en Guinée en fournissant des diagnostics objectifs, des outils de prévision et des solutions techniques adaptées aux réalités locales.

Les principaux freins actuels sont : le faible lien entre la recherche scientifique et la prise de décision politique ; le manque de moyens pour la collecte et l’analyse régulière des données ; l’insuffisante appropriation des résultats scientifiques par les acteurs locaux.

Pour lever ces freins, il est nécessaire d’institutionnaliser l’expertise scientifique dans les mécanismes de gouvernance minière ; renforcer les capacités des services techniques ; encourager l’utilisation de technologies innovantes, y compris l’intelligence artificielle, pour l’analyse des données environnementales, la détection précoce des impacts et l’aide à la planification.

Quels mécanismes de collaboration entre scientifiques, autorités locales et communautés d’orpailleurs pourraient être mis en place pour une gestion plus durable ? Avez-vous des exemples concrets de bonnes pratiques ?

Une gestion plus durable de l’orpaillage passe par des mécanismes de collaboration inclusifs. Des cadres de concertation locaux pourraient être mis en place, associant chercheurs, autorités locales, services techniques et communautés d’orpailleurs.

Parmi les bonnes pratiques envisageables, je peux citer la co-construction de protocoles de suivi environnemental avec les communautés ; la formation des orpailleurs aux techniques d’exploitation à moindre impact ; l’implication des autorités locales dans la médiation et le contrôle. Des expériences pilotes de gestion participative des sites montrent que lorsque les communautés sont associées dès le départ, l’adhésion aux mesures environnementales est plus forte.

Propos recueillis par Abdourahime Diallo

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