ACTUALITES ENTRETIEN

Dr. Emmanuel NOUMSI FOAMOUHOUE Spécialiste en Biotechnologies : « Les carences en fer peuvent entraîner de l’anémie et une plus grande vulnérabilité aux infections. »

En Afrique de l’Ouest, et particulièrement au Sénégal, de nombreuses femmes et enfants manquent de fer et de zinc d’après l’OMS, deux éléments indispensables à la santé. Dans cet entretien, le Dr. Emmanuel NOUMSI FOAMOUHOUE explique pourquoi ces carences sont un vrai problème de santé publique et comment une solution basée sur une culture locale, le niébé, des déchets organiques et des micro-organismes pourrait aider à enrichir naturellement l’alimentation et améliorer les rendements agricoles.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis docteur Emmanuel NOUMSI FOAMOUHOUE, (PhD) en Biotechnologies Végétales et Microbiennes et en Amélioration des Plantes. Mes travaux portent principalement sur l’agronomie, l’agroécologie, la microbiologie, la biogéochimie et les systèmes de production végétale durable. J’ai une expérience internationale en recherche appliquée, en enseignement et en vulgarisation scientifique, avec une forte conviction : mettre la science au service des agriculteurs et des populations. Je suis affilié au CIRAD, au sein de l’UPR Recyclage et Risque à Montpellier, et au Laboratoire Mixte International IESOL de l’ISRA-IRD à Dakar. Mes recherches ont bénéficié du soutien de la Commission de l’Union Africaine, de la Commission Européenne et de la Banque mondiale, notamment à travers le programme NBS Invest Fund. Passionné par la transmission des savoirs et par les solutions agricoles innovantes et respectueuses de l’environnement, je trouve mon plus grand bonheur dans l’impact positif que ces travaux peuvent avoir sur la vie des autres.

Votre étude part d’un constat alarmant sur les carences en fer et en zinc au Sénégal. Pourquoi ces micronutriments sont-ils aujourd’hui un enjeu majeur de santé publique en Afrique de l’Ouest ?

Le fer et le zinc sont deux micronutriments essentiels au fonctionnement de l’organisme humain. Le fer est indispensable au transport de l’oxygène dans le sang, à la production d’énergie et au bon fonctionnement du système immunitaire. Le zinc joue un rôle clé dans la croissance, l’immunité, la cicatrisation et la régulation de l’expression des gènes. Des apports insuffisants en fer peuvent entraîner de l’anémie, de la fatigue chronique et une plus grande vulnérabilité aux infections.

Une carence en zinc provoque notamment des retards de croissance, une baisse des défenses immunitaires et des inflammations chroniques. En Afrique de l’Ouest, ces carences sont particulièrement répandues en raison de régimes alimentaires peu diversifiés, dominés par des aliments de base pauvres en micronutriments.

Selon le Comité Sénégalais pour la Fortification des Aliments en Micronutriments (COSFAM), entre 40 et 60 % des femmes en âge de procréer et des enfants de moins de cinq ans au Sénégal souffrent de carences en micronutriments. L’OMS classe d’ailleurs ces carences parmi les principaux facteurs de risque de maladies dans les pays à faible revenu. Leur impact économique est considérable car la lutte contre la malnutrition par carence en micronutriments peut représenter jusqu’à 11 % du PIB des pays africains.

Pourquoi avoir choisi le niébé (Vigna unguiculata), une culture locale, comme plante modèle pour cette recherche ?

« Le niébé est une légumineuse largement consommée au Sénégal, en particulier dans les zones rurales où les régimes alimentaires sont souvent monotones et pauvres en micronutriments « 

dr. Emmanuel NOUMSI FOAMOUHOUE Spécialiste en Biotechnologies & Amélioration des Plantes

Il présente aussi un fort intérêt économique, car plusieurs parties de la plante, notamment les graines, les gousses immatures et les feuilles, sont utilisées pour l’alimentation humaine. Améliorer la qualité nutritionnelle du niébé permet donc de toucher directement une grande partie de la population, tout en renforçant une filière agricole déjà bien ancrée.

Graines de niébé agroécologiquement biofortifiées, Fourni par l’auteur, Dr. Emmanuel NOUMSI FOAMOUHOUE.

Votre travail combine déchets organiques locaux et micro-organismes bénéfiques. En termes simples, comment cette synergie permet-elle d’augmenter le fer et le zinc dans les grains ?

Les déchets organiques que nous utilisons sont naturellement riches en fer et en zinc. Ils servent donc de réservoir de micronutriments dans le sol. Les microorganismes bénéfiques que nous ajoutons ont la capacité de décomposer ces déchets et de libérer le fer et le zinc sous des formes assimilables par la plante.

Autrement dit, ils transforment des micronutriments bloqués dans le sol en micronutriments disponibles. Une fois libérés, le fer et le zinc sont absorbés par les racines, puis transloqués jusqu’aux graines.

Vos résultats montrent jusqu’à +48 % de fer et +28 % de zinc dans les grains, avec des rendements multipliés. Qu’est-ce que cela change concrètement pour les agriculteurs et les consommateurs ?

Nos résultats montrent qu’il est possible d’augmenter à la fois le rendement du niébé et sa valeur nutritionnelle grâce à des ressources organiques et biologiques locales, peu coûteuses. Pour les agriculteurs, cela signifie des rendements plus élevés, des coûts de production réduits par rapport aux engrais chimiques, et une amélioration progressive de la fertilité du sol.

Ils peuvent donc produire plus, à moindre coût, et obtenir de meilleurs revenus. Pour les consommateurs, cela se traduit par des graines de niébé plus riches en fer et en zinc, ce qui contribue directement à améliorer leur statut nutritionnel et à réduire les risques de maladies liées aux carences en micronutriments.

En quoi l’agro-biofortification que vous proposez se distingue-t-elle des stratégies classiques comme la supplémentation ou la fortification industrielle des aliments ?

La supplémentation en fer et en zinc sous forme de comprimés est souvent coûteuse et peu accessible aux populations rurales. Elle repose aussi sur une prise régulière, qui n’est pas toujours respectée. La fortification industrielle des aliments pose également des difficultés techniques et économiques. Par exemple, les formes de fer les plus biodisponibles, comme le sulfate de fer, peuvent altérer la couleur et le goût des aliments.

L’agro-biofortification agit en amont, directement au niveau de la culture. Elle est plus accessible, car elle repose sur des ressources locales, sans recourir aux Organisme Génétiquement Modifié OGM ni à des engrais chimiques coûteux. Elle est à la fois simple à mettre en œuvre, efficace sur le plan nutritionnel et économiquement rentable.

Parcelles de niébé agroécologiquement biofortifiées à Nioro du Rip, au Sénégal.

Vous utilisez des déchets comme les fientes de volaille ou les boues d’épuration. Cette approche pose-t-elle des risques environnementaux à long terme ?

Même si le fer et le zinc sont des micronutriments essentiels, leur accumulation excessive dans le sol peut, en effet, devenir problématique à long terme. Nous avons montré dans notre papier sur l’agrobiofortification du niébé que les boues d’épuration, laissent davantage de fer et de zinc résiduels dans le sol que la litière de volaille.

Cela signifie qu’un suivi à long terme est indispensable, surtout en cas d’apports répétés. Des travaux sont actuellement en cours pour évaluer précisément l’impact environnemental de ces systèmes d’agro-biofortification sur la durée.

Pr. Emmanuel NOUMSI FOAMOUHOUE Spécialiste en Biotechnologies & Amélioration des Plantes

Quelles conditions seraient nécessaires pour que cette solution passe du champ expérimental aux exploitations agricoles à grande échelle au Sénégal ?

Pour passer aux exploitations agricoles à grande échelle, il faudra principalement des protocoles simples et standardisés pour que les agriculteurs puissent collecter les déchets organiques, produire les inocula microbiens, et les appliquer eux-mêmes.

Ensuite, il faut un accompagnement technique à travers la formation et la vulgarisation, et un cadre institutionnel favorisant davantage l’intégration de l’agro-biofortification dans les politiques agricoles et nutritionnelles au Sénégal. Si ces conditions sont réunies, cette approche pourrait être adoptée rapidement par les exploitations familiales, car elle repose sur l’utilisation des ressources locales.

Peut-on envisager d’adapter cette approche à d’autres cultures locales d’Afrique de l’Ouest, comme le mil ou la patate douce ?

Le mil et la patate douce, tout comme le niébé, sont des aliments de base en Afrique de l’Ouest, mais relativement pauvres en micronutriments. Ils sont aussi économiquement très importants pour les populations rurales.

Il est donc tout à fait pertinent d’adapter notre approche à ces cultures. D’ailleurs, nous avons déjà soumis un article scientifique sur l’agro-biofortification de la patate douce, ce qui montre que cette stratégie est transférable à d’autres systèmes de culture.

Propos recueillis par Abdourahime Diallo

Laisser un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Vous aimerez aussi

Voir plus