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Prof. Fernand Guy Isseri : «…le spatial cesse d’être une innovation pour devenir une infrastructure du quotidien.»

Aujourd’hui, le principal défi de l’Afrique n’est pas technologique. Le continent a démontré sa capacité à concevoir et tester des solutions innovantes à travers de nombreux projets pilotes.

Alors que l’Afrique multiplie les avancées dans le domaine spatial, avec des satellites lancés, des programmes structurés et une expertise locale en pleine croissance, le véritable défi n’est plus d’innover, mais de transformer ces capacités en services concrets, utiles et accessibles au plus grand nombre.

Derrière les prouesses technologiques, une question essentielle s’impose : comment faire du spatial un outil du quotidien, capable d’améliorer les décisions agricoles, de sécuriser les activités de pêche ou d’optimiser les systèmes de santé pour 1,4 milliard de citoyens ?

Pour décrypter ces enjeux, nous nous sommes entretenus avec le professeur Fernand Guy Isseri, membre du conseil d’administration de l’Agence spatiale africaine (AfSA) et coprésident, depuis 2023, du groupe de haut niveau sur le Cadre intégré d’information géospatiale des Nations Unies (UN-HLG-IGIF).

Car l’enjeu dépasse largement la technologie. Il touche à la gouvernance, aux modèles économiques et à la capacité des États à intégrer ces solutions dans leurs politiques publiques. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de mettre des satellites en orbite, mais de faire en sorte que leurs données atteignent le terrain, jusqu’au dernier kilomètre, là où se jouent les réalités du développement.

Dans ce contexte, le spatial africain amorce un tournant du moins décisif , celui de passer d’une logique de projets à une logique d’infrastructure, au service direct des populations.

Comment passer du pilote technologique au déploiement à grande échelle pour que les solutions spatiales touchent réellement 1,4 milliard d’Africains ?

Aujourd’hui, le principal défi de l’Afrique n’est pas technologique. Le continent a démontré sa capacité à concevoir et tester des solutions innovantes à travers de nombreux projets pilotes. Le véritable enjeu se situe dans la manière dont le spatial est encore perçu.

Trop souvent, il est envisagé comme une succession de projets, alors qu’il devrait être traité comme une véritable infrastructure publique.

Le passage à l’échelle ne se décrète pas en multipliant les démonstrateurs. Il devient possible lorsque les États s’engagent à acheter des services spatiaux de manière structurée, lorsque ces solutions sont intégrées dans les politiques publiques  notamment en agriculture, en santé ou dans la gestion climatique et surtout lorsqu’elles atteignent le “dernier kilomètre”, là où se prennent les décisions concrètes.

En réalité, la montée en puissance repose moins sur la technologie que sur la gouvernance, le financement et les mécanismes de distribution. Le véritable indicateur de succès n’est pas le nombre de satellites en orbite, mais le nombre de décisions locales améliorées chaque jour grâce aux données spatiales.

Que manque-t-il encore pour que l’Afrique maîtrise de bout en bout sa chaîne de valeur spatiale, du capteur à l’usage citoyen ?

L’Afrique ne manque ni de vision, ni de stratégie, ni même d’une dynamique industrielle émergente. Ce qui fait encore défaut, c’est l’intégration.

Aujourd’hui, la chaîne de valeur spatiale reste fragmentée. D’un côté, des initiatives en amont autour des satellites ; de l’autre, des usages en aval ; et entre les deux, des ruptures importantes, notamment dans la circulation des données, les plateformes technologiques et l’accès aux marchés.

Prof. Fernand Guy Isseri

Maîtriser cette chaîne ne signifie pas produire localement chaque composant du jour au lendemain. Il s’agit plutôt de contrôler les points critiques à savoir, les données de référence, les infrastructures numériques, les capacités de traitement, mais surtout les marchés domestiques.

Car sans un marché africain structuré et solvable, aucune industrie spatiale durable ne pourra émerger. La souveraineté spatiale commence précisément dans la capacité à maîtriser les interfaces entre technologie, données et usages.

Quels modèles économiques permettraient aux agriculteurs, pêcheurs et centres de santé d’accéder aux données spatiales comme à un service du quotidien, et non comme un luxe ?

Tant que les données spatiales seront perçues comme un produit technologique, elles resteront inaccessibles pour la majorité. Elles ne deviennent un service du quotidien que lorsqu’elles s’intègrent dans des usages simples et concrets, soutenus par des modèles économiques adaptés.

Le modèle le plus pertinent est hybride. L’État doit financer les données de base comme un bien public. Ensuite, des acteurs intermédiaires, coopératives, assurances, plateformes privées prennent le relais pour distribuer des services adaptés aux besoins des utilisateurs.

Dans ce schéma, l’utilisateur final ne paie pas pour la technologie spatiale en tant que telle, mais pour la valeur qu’elle génère : améliorer ses rendements agricoles, sécuriser ses activités de pêche ou optimiser les soins de santé.

L’objectif est de faire disparaître le satellite derrière le service. Un agriculteur, par exemple, n’a pas besoin d’acheter une image satellite. Il a besoin de savoir quand semer, irriguer ou récolter. C’est à ce moment précis que le spatial cesse d’être une innovation pour devenir une infrastructure du quotidien.

Prof. Fernand Guy Isseri

Le défi de l’Afrique n’est plus de prouver l’utilité du spatial. Il consiste désormais à le transformer en une infrastructure souveraine, accessible et presque invisible, pleinement intégrée dans la vie des citoyens.

Si cette transformation réussit, le spatial africain passera d’un ensemble d’initiatives prometteuses à une véritable capacité stratégique continentale, au service de 1,4 milliard de personnes.

Propos receuillis par Kuessi Giraud Togbé

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