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Réseaux sociaux et adolescents : quand les algorithmes fragilisent la santé mentale

Anxiété, dépression, cyberharcèlement, consommation d’alcool, de cannabis ou d’autres substances psychoactives… L’adolescence, période déjà marquée par de profonds bouleversements psychologiques et sociaux, se trouve aujourd’hui confrontée à un nouvel environnement : celui des réseaux sociaux numériques. Selon un rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), ces plateformes, loin d’être neutres, exploitent certaines vulnérabilités propres à cet âge et peuvent amplifier des troubles existants.

Pendant cinq années, une équipe pluridisciplinaire de chercheurs a passé au crible plus de 1 000 publications scientifiques pour analyser les effets des réseaux sociaux sur la santé des 11–17 ans. Cette expertise, coordonnée notamment par Olivia Roth-Delgado et Thomas Bayeux, se distingue par son ampleur et par son approche originale : elle ne se contente pas d’observer les comportements, mais s’intéresse aux mécanismes de conception mêmes des plateformes.

Au cœur de l’analyse se trouvent les « dark patterns », ou interfaces trompeuses. Likes, notifications, défilement infini, lecture automatique des vidéos, recommandations personnalisées : ces dispositifs sont conçus pour capter et retenir l’attention.

Leur objectif premier est économique. Plus les utilisateurs restent longtemps connectés, plus les plateformes collectent de données et peuvent vendre de la publicité ciblée. Mais ces stratégies entrent en résonance avec un cerveau adolescent encore en maturation, particulièrement sensible à la récompense sociale, à la comparaison et à l’approbation des pairs.

Les algorithmes jouent un rôle central dans ce processus. En analysant les comportements, ils proposent des contenus toujours plus proches des centres d’intérêt, voire des fragilités émotionnelles des jeunes. Ainsi, un adolescent qui consulte une première fois des contenus liés à l’automutilation, à la maigreur extrême ou à la détresse psychologique risque d’en voir apparaître de plus en plus fréquemment sur son fil d’actualité. Cette personnalisation peut enfermer dans des « bulles » informationnelles et émotionnelles, renforçant l’angoisse, le mal-être ou les idées noires.

Le rapport de l’Anses met en évidence des associations solides entre l’usage intensif des réseaux sociaux et plusieurs troubles : symptômes anxiodépressifs, pensées suicidaires, automutilation, altération de l’image de soi, troubles du sommeil. Il ne s’agit pas d’établir une causalité directe et unique, mais de montrer l’existence de mécanismes de renforcement.

Un adolescent déjà vulnérable psychologiquement aura tendance à se tourner davantage vers ces plateformes, lesquelles, par leurs algorithmes, lui proposeront des contenus émotionnellement chargés, créant une boucle de rétroaction potentiellement délétère.

Le sommeil constitue un exemple particulièrement parlant. L’exposition tardive aux écrans retarde l’endormissement, en raison de la lumière bleue qui stimule l’éveil cognitif. Les interactions sociales en ligne, parfois sources de stress ou d’excitation émotionnelle, contribuent également à perturber le repos nocturne. Or, un manque chronique de sommeil est reconnu comme un facteur de risque majeur pour la santé mentale et physique des adolescents.

Les réseaux sociaux agissent aussi comme une caisse de résonance des problèmes sociaux existants : stéréotypes de genre, normes esthétiques irréalistes, banalisation de certaines consommations, discours haineux. Les jeunes filles apparaissent particulièrement exposées.

Plus présentes sur les plateformes, davantage soumises au cyberharcèlement et aux injonctions liées à l’apparence, elles accordent aussi plus d’importance aux retours sociaux (commentaires, likes, jugements), ce qui peut fragiliser l’estime de soi.

L’expertise souligne par ailleurs que le temps passé sur les réseaux ne suffit pas, à lui seul, à expliquer les risques. La nature des usages compte tout autant : publier des photos, comparer son apparence à celle des autres, recevoir ou non des retours positifs, consommer des contenus anxiogènes, participer à des discussions conflictuelles… Chaque pratique engage des émotions et des mécanismes cognitifs spécifiques.

Face à ces constats, l’Anses insiste sur la responsabilité des plateformes. Le principe défendu par le Digital Services Act européen « ce qui est illégal hors ligne doit l’être aussi en ligne » doit se traduire par des environnements numériques réellement protecteurs pour les mineurs. L’agence recommande que les moins de 18 ans n’accèdent qu’à des réseaux conçus et paramétrés pour limiter les risques, sans pour autant prôner une interdiction totale.

La prévention passe également par le dialogue. Échanger avec les parents, les enseignants, les éducateurs, mais aussi entre pairs, permet aux adolescents de prendre du recul sur leurs usages. L’Anses propose d’ailleurs d’impliquer directement les jeunes dans l’élaboration des règles et des dispositifs de protection. En participant à la construction des repères, ils sont plus susceptibles de les comprendre et de les respecter.

Enfin, si les technologies évoluent rapidement avec l’essor de plateformes comme TikTok ou l’apparition de « compagnons IA », les mécanismes fondamentaux de captation de l’attention et de personnalisation algorithmique demeurent. Les conclusions du rapport restent donc pertinentes et appellent à de nouvelles recherches pour anticiper les effets de ces outils émergents.

À l’heure où les réseaux sociaux façonnent une part croissante de la vie relationnelle et émotionnelle des adolescents, cette expertise rappelle une évidence : la santé mentale ne peut être dissociée de l’environnement numérique. Comprendre, réguler et repenser la conception de ces plateformes constitue désormais un enjeu majeur de santé publique.

Cet article est une réécriture à partir des propos recueillis et publiée par The conversation

Abdourahime Diallo

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