ENTRETIEN RECHERCHE

Dr Mbaye Gueye, spécialisé en bioénergie : « Transformer les résidus agricoles en solutions locales, c’est possible »

En Afrique, l’accès à une eau potable de qualité demeure un défi majeur, tandis que des tonnes de résidus agricoles continuent d’être sous-valorisées ou brûlées faute de filières structurées. Dans un contexte de pressions environnementales croissantes, de vulnérabilité hydrique et de dépendance technologique vis-à-vis de l’étranger, la question de solutions locales devient important. C’est dans cette dynamique que s’inscrivent les travaux du Dr Mbaye Gueye, spécialiste en bioénergie et valorisation des résidus agricoles.

À travers ses recherches, il propose une approche intégrée capable de transformer des déchets en matériaux performants pour le traitement de l’eau, conciliant économie circulaire, innovation et souveraineté scientifique. Nous l’avons rencontré pour comprendre comment cette vision peut contribuer à repenser les modèles de développement et répondre aux réalités rurales africaines.

Alors Dr, Quel est l’objectif principal de votre étude et pourquoi partir des résidus agricoles ?

Mon travail répond à deux défis majeurs en Afrique : la mauvaise gestion des déchets agroalimentaires et l’accès limité à une eau potable de qualité. L’Afrique produit d’importants volumes de coques, tiges et balles agricoles qui sont peu valorisés et finissent souvent brûlés.

Mon approche consiste à transformer ces résidus en matériaux fonctionnels, notamment des charbons actifs capables de capter efficacement les polluants dans l’eau.

C’est une démarche à la fois environnementale, énergétique, économique et sociale, qui réduit les déchets, crée de la valeur et améliore l’accès à une eau de qualité.

Comment fabrique-t-on les charbons actifs et ferromagnétiques que vous développez ?

Le procédé commence par une carbonisation contrôlée, où les résidus agricoles sont chauffés en absence d’oxygène pour produire un matériau carboné stable. Ensuite vient l’activation, qui est une étape essentielle pour développer la porosité du matériau et augmenter sa surface spécifique, ce qui améliore l’adsorption. L’activation peut être thermique ou chimique selon les objectifs.

Dans certains cas, j’ajoute une fonctionnalisation ferromagnétique grâce à des oxydes de fer. Cette innovation permet de récupérer facilement le matériau après traitement par simple champ magnétique, ce qui est très utile en milieu rural. Elle améliore la praticité et la durabilité du procédé.

Quels résultats avez-vous obtenus et en quoi votre solution diffère-t-elle des méthodes classiques ?

Les essais montrent une forte capacité d’adsorption des polluants organiques, une réduction importante de la turbidité et une amélioration des paramètres physico-chimiques de l’eau.

Nos matériaux sont compétitifs par rapport à certains charbons actifs commerciaux, tout en étant beaucoup moins coûteux grâce à l’utilisation de matières premières locales.

Les solutions classiques reposent souvent sur des matériaux importés et des procédés industriels lourds. Notre approche s’inscrit dans une logique d’économie circulaire, avec une technologie adaptable aux PME et une industrialisation décentralisée. Ce n’est pas seulement une innovation technique, mais un modèle systémique adapté au contexte africain.

Quels sont les principaux obstacles pour passer du laboratoire à l’industrialisation ?

Le principal obstacle est le passage à l’échelle. Beaucoup de recherches restent au stade laboratoire faute de financements pour des unités pilotes. Il existe aussi un manque de soutien dans la phase intermédiaire entre la recherche académique et la production industrielle.

La connexion entre les chercheurs et les PME reste faible, ce qui ralentit le transfert de technologie. Enfin, le cadre réglementaire de la bioénergie est encore peu structuré, ce qui limite les investissements. Aujourd’hui, l’enjeu n’est plus scientifique, mais organisationnel, financier et politique.

Quelles zones sont prioritaires et que recommandez-vous aux décideurs ?

Les zones rurales et périurbaines sont les premières concernées : elles manquent d’eau potable, produisent beaucoup de résidus agricoles et ont besoin d’activités génératrices de revenus. Le modèle que je propose est territorial : produire localement, traiter localement, et créer des bénéfices locaux.

Pour passer à l’échelle, il faut des politiques incitatives, des financements pilotes, des mécanismes de transfert technologique et une véritable stratégie nationale de bioéconomie. La bioénergie peut devenir un levier de souveraineté énergétique, de sécurité hydrique et de création d’emplois. Transformer les résidus agricoles, ce n’est pas seulement traiter l’eau : c’est restructurer durablement les territoires africains.

Propos recueillis par Abdourahime Diallo

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