À l’occasion de la réunion annuelle du consortium Afrique One-REACH organisée au Sénégal du 4 au 13 mai 2026, All For Sciences Media est allé à la rencontre du Professeur Bassirou Bonfoh, directeur du consortium basé en Côte d’Ivoire et acteur majeur de la recherche africaine sur l’approche « Une seule santé » (One Health).
Dans cet entretien exclusif, il revient sur les enjeux de gouvernance des plateformes One Health en Afrique de l’Ouest, le choix stratégique du Sénégal pour cette rencontre scientifique, les défis de collaboration entre secteurs, mais aussi les perspectives d’intégration de cette approche dans les politiques publiques africaines.
Pourquoi Afrique One a-t-il choisi le Sénégal pour sa réunion annuelle 2026 ?
Le Sénégal n’a pas été choisi au hasard. Lors de la conférence internationale sur la fièvre de Lassa en Côte d’Ivoire, nous avons rencontré le ministre sénégalais de la Santé. Connaissant notre expertise sur l’approche One Health, il nous a demandé de venir observer le fonctionnement de la plateforme sénégalaise et proposer des orientations.
Nous avons alors décidé de transformer cette mission en exercice pédagogique pour nos chercheurs. Nous avons près de 60 étudiants qui travaillent sur l’approche « Une seule santé » et nous voulions les exposer aux questions de gouvernance.
La demande du ministre portait justement sur un problème de gouvernance. Nous avons donc organisé le travail autour de trois niveaux : le niveau national, le niveau district et le niveau communautaire.
Cette mission est devenue encore plus importante après les crises de la fièvre de la Vallée du Rift et du MPOX, qui ont révélé des insuffisances dans le partage d’informations entre secteurs.
Qu’est-ce qui fait la particularité du consortium Afrique One ?
Afrique One est un consortium qui renforce les capacités des jeunes chercheurs sur l’approche One Health. Nous avons des étudiants du niveau master, doctorat et postdoctorat venant de plusieurs pays africains.
Prof Bassirou Bonfoh
Nous leur proposons des formations courtes sur des thématiques qu’ils choisissent eux-mêmes : gouvernance, analyse de données, rédaction scientifique, diplomatie scientifique ou encore engagement communautaire.
Mais ce qui fait réellement l’originalité d’Afrique One, c’est notre regroupement annuel. Pendant deux semaines, les étudiants suivent des formations intensives et présentent leurs travaux scientifiques devant le conseil scientifique.
L’objectif n’est pas seulement de produire des publications scientifiques. Nous voulons aussi développer des recherches utiles aux communautés et aux décisions politiques.
Prof Bassirou Bonfoh
Pourquoi la gouvernance reste-t-elle le principal défi de l’approche “Une seule santé” en Afrique ?
Aujourd’hui, le défi n’est plus seulement scientifique. Le plus compliqué reste l’organisation et la gouvernance. Le dispositif technique et scientifique est plus facile à mettre en place. Là où les difficultés apparaissent, c’est dans la coordination entre les secteurs et les institutions.
Depuis 2016, plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest ont créé des plateformes « Une seule santé ». Mais les niveaux d’avancement restent différents. Certains pays ont placé le leadership au ministère de la Santé, d’autres à la Primature ou à la Présidence.
L’exemple du Sénégal montre que le leadership à la Primature est un modèle intéressant parce qu’il facilite l’implication des différents secteurs.
Cependant, il ne suffit pas de créer une plateforme avec un décret. Il faut des personnes capables d’opérationnaliser le système, des financements et surtout des plans d’action conjoints.
Que faut-il comprendre concrètement par l’approche “Une seule santé” ?
L’approche One Health peut se résumer en trois idées principales.
D’abord, il s’agit d’un problème de santé complexe qui ne peut pas être résolu par un seul secteur. Prenons l’exemple de la fièvre de la Vallée du Rift : le moustique transmet la maladie des animaux vers les humains, mais ce moustique dépend aussi de l’environnement et du changement climatique.
Ensuite, comme le problème est complexe, plusieurs secteurs doivent travailler ensemble : santé humaine, santé animale et environnement.
Enfin, cette collaboration doit produire une valeur ajoutée. Lorsque les informations sont partagées à temps, on peut éviter des pertes humaines, animales et économiques.
La valeur ajoutée de One Health, c’est justement la prévention et la capacité à anticiper les crises sanitaires.
Prof Bassirou Bonfoh
Quels modèles africains inspirent aujourd’hui Afrique One ?
Le modèle qui nous inspire actuellement est celui de Madagascar. Grâce à un financement de la Banque mondiale, le pays a pu franchir toutes les étapes nécessaires, de l’analyse situationnelle jusqu’au cadre d’investissement.
Aujourd’hui, Madagascar travaille à la mise en place d’un fonds dédié à la surveillance, à la prévention et à la réponse aux crises sanitaires.
C’est ce type de modèle que nous souhaitons voir émerger dans les autres pays africains.
Au niveau d’Afrique One, nous développons également des outils d’évaluation pour accompagner les plateformes nationales et leur proposer des leviers d’action adaptés.
Quelle vision avez-vous pour l’avenir de l’approche One Health en Afrique de l’Ouest ?
La science dispose déjà des informations nécessaires sur les maladies émergentes et leur transmission. Le véritable défi aujourd’hui est de convaincre les décideurs du coût de l’inaction.
Quand une maladie émerge, les pertes économiques sont énormes. Pourtant, une petite fraction de ces coûts pourrait être investie dans la prévention.
Nous devons également renforcer la sensibilisation à tous les niveaux. Les médias ont un rôle essentiel pour informer les communautés, encourager la détection rapide des maladies et montrer que la collaboration entre secteurs est bénéfique.
La santé ne concerne plus uniquement l’homme. Elle est globale et doit être traitée à travers plusieurs secteurs qui travaillent ensemble.
Propos recueillis par Kuessi Giraud Togbé