Un groupe de chercheurs de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) au Sénégal, d’enquêteurs halieutique de l’Institut Sénégalais de Recherche Agricole/CRODT a publié les résultats d’une étude portant sur l’échouage massif inhabituel de sargasses holopélagiques en Afrique du Nord-Ouest : morphotypes, composition chimique et valorisation potentielle.
Il s’agit d’une première étude portant sur l’échouage massif des algues dénommées Sargasses holopélagiques (c’est-à-dire des algues qui flottent en surface et ne sont pas fixées aux rochers sous-marins). L’étude s’est intéressée à l’échouage massif, inhabituel survenu en 2022 sur les côtes sénégalaises.
«L’analyse chimique a révélé que ces algues sont moins contaminées par l’arsenic..,mais qu’elles présentent des niveaux relativement élevés de cadmium et de mercure…Leur richesse en protéines et en minéraux ouvre des perspectives intéressantes pour leur valorisation en agriculture et en alimentation animale»,
Patrice Brehmer, chercheur écologiste des pêches et co-auteur de l’article scientifique.
Sept sites d’échantillonnage dont Kayar, Cambérène, Ngor, Somone, Mbour, Joal-Fadiouth au Sénégal et Banjul en Gambie ont été visités lors des échouages survenus entre le 11 août et le 17 septembre 2022.
Les données ont été collectées sur site grâce à un réseau de volontaires issus de la société civile et du milieu académique, mais aussi avec l’aide d’enquêteurs halieutiques de l’ISRA/CRODT sur les espèces présentes, les nuisances occasionnées et les organismes vivant en association avec ces algues.
Impact environnemental
N’ayant pas pris part à l’étude, Madio Gueye Chercheur Botaniste, Spécialiste des algues au laboratoire de Botanique-Biodiversité Département de Biologie Végétale de la Faculté des Sciences et Techniques (UCAD) affirme que l’échouage peut avoir des impacts environnementaux non négligeables.
«Les algues échouées peuvent perturber la reproduction des tortues marines, en rendant difficile, voire impossible leur déplacement. Exposés au soleil, les algues se décomposent, produisent des gaz qui peuvent causer des problèmes sanitaires comme, des maux de tête, des nausées, l’irritation des yeux et des voies respiratoires», explique-il.
Patrice Brehmer abonde dans le même sens en révélant que le principal impact environnemental observé lors de l’étude est la perturbation des plages, en particulier pour les activités récréatives et touristiques.
Pendant l’hivernage, clarifie-t-il, les plages sont très fréquentées, notamment sur la presqu’île du Cap-Vert, qui compte une forte population.
«L’échouage massif des Sargassum gêne ces activités et, en se décomposant, dégage des odeurs désagréables qui nuisent au cadre de vie et à l’attractivité des plages. Contrairement à d’autres régions touchées par ce phénomène, nous n’avons pas constaté d’asphyxie des écosystèmes côtiers liée à cette crise», précise le chercheur.
Au Sénégal, les autorités compétentes à divers niveaux ont été informées du phénomène sur les côtes du pays, en particulier la Direction des Aires Marines Protégées Communautaires (DAMPC) entité du ministère sénégalais de l’environnement et de la transition écologique (METE).
Selon le Commandant Mamadou Ndiaye, Conservateur des Parcs Nationaux (DAMCP), expert technique sur les espèces exotiques envahissantes: «aujourd’hui il y a pas encore de véritables mesures prises pour atténuer les impacts de ces échouages, même si le suivi de ces échouages

est régulièrement effectué au niveau des AMP concernés (Cayar, Somone, Joal-Fadiouth…) durant la période des échouages au mois de juin, juillet et août), conformément au résumé à l’intention des décideurs sur l’évaluation des espèces exotiques envahissante de l’IPBES».
Bien avant 2022, des échouages de masse ont été observés au niveau de la petite côte en 2015. Et à partir de 2016, soutient le conservateur, la DAMCP avait commencé à s’intéresser aux causes et aux origines de ce phénomène.
Valeurs socio-économiques des algues
L’étude a mis en évidence plusieurs opportunités que ces algues échouées pourraient offrir aux populations côtières d’Afrique de l’Ouest. Pour Patrice Brehmer, co-auteur de l’étude, «l’un des résultats notables est la teneur relativement élevée en protéine observée dans ces Sargasse, mais cela doit être confirmé par une autre méthodologie avant tout orientation vers le secteur privé».
Cette richesse en nutriments pourrait être exploitée dans le domaine agricole et de l’élevage, notamment comme engrais naturel ou complément alimentaire pour le bétail.
Ils représentent, selon le spécialiste des algues Madiop Gueye, «une ressource importante dans les industries agro-alimentaire, cosmétique, pharmaceutique, en agriculture»,ouvrant la voie à de potentielles applications multiples.
Madiop Gueye, Spécilaiste des algues
Au regard de ses valeurs socio-économiques, le groupe de chercheurs de l’étude plaide pour que des normes standardisées pour leur exploitation soient établies et que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture/Organisation mondiale de la santé envisage d’incorporer davantage d’algues dans le Codex Alimentarius afin de faciliter leur utilisation, en particulier lorsque les États sont confrontés à des proliférations d’algues.
Exploitation commerciale
Au Sénégal, il existe plus de 250 espèces de macroalgues marines. Une vingtaine d’espèces présentant des intérêts économiques ont été inventoriées selon le chercheur Madiop Gueye.
Dans une interview accordée à notre équipe, il fait savoir que ces macroalgues sont peu connues et sous exploitées et que seules les Meristotheca senegalensis et Hypnea musciformis, connues pour leur action fertilisante, constituent actuellement les ressources exploitées et commercialisées, à Dakar et sur la Petite côte.
«En 2014, la production de macroalgues cultivées était estimée à 67 tonnes» dit-il. Des études récentes ont montré, fait savoir notre interlocuteur, «que la production par cueillette de Meristotheca senegalensis par saison (juin, juillet, août), varie de 8 à 10 tonnes de biomasse sèche;le kilogramme d’algue séchée coûte entre 1.000 et 5.000 fcfa.
Et le produit est exporté vers l’Asie pour la consommation humaine», informe le chercheur.
Ailleurs, les Sargassum sont considérées comme un fléau, et plusieurs solutions de valorisation ont été explorées, allant jusqu’à la fabrication de briques de construction selon Patrice Brehmer.
«J’ai rencontré deux leaders Sénégalais qui font un excellent travail sur la valorisation du typha, et qui peuvent faire beaucoup de choses dans la valorisation des algues sargasses. Ils leurs suffit juste un financement pour contribuer de manière innovante et durable à la gestion/valorisation durable des algues», ajoute le commandant Mamadou Ndiaye, Conservateur des Parcs Nationaux (DAMCP), expert technique sur les espèces exotiques envahissantes.