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Mont Nimba, Guinée : la ruée vers le fer menace forets et communautés locales

Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis plus de quarante ans, le massif du mont Nimba constitue l’un des derniers refuges de biodiversité exceptionnelle en Afrique de l’Ouest. Forêts montagnardes, savanes d’altitude, espèces endémiques, microclimats uniques : ce territoire à cheval entre la Guinée, la Côte d’Ivoire et le Liberia est un véritable laboratoire naturel. Mais aujourd’hui, ce foret est au cœur d’un projet minier qui pourrait bouleverser ses équilibres écologiques, climatiques et sociaux.

Une étude d’impact environnemental récemment obtenue par l’ONG Climate Rights International alerte sur les conséquences potentielles du projet d’extraction de minerai de fer Kon Kweni, porté par la société américaine Ivanhoe Atlantic à travers sa filiale, la Société des Mines de Fer de Guinée (SMFG). Selon ce document, les risques seraient « majeurs » pour la biodiversité, le climat local et les populations riveraines.

Le mont Nimba culmine à près de 1 800 mètres et abrite une diversité biologique parmi les plus riches de la région ouest-africaine. Sa position géographique crée un microclimat humide essentiel au maintien de forêts primaires et d’espèces rares, parfois présentes uniquement sur ces pentes. C’est cette valeur exceptionnelle qui a justifié son inscription sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1981, puis son classement en site « en péril » en 1992, face aux premières pressions humaines.

Un projet aux risques jugés « majeurs » pour la biodiversité et les populations

Ce projet d’extraction de minerai de fer au mont Nimba pose de sérieux risques environnementaux et sociaux qui seront difficiles à atténuer, s’inquiète Fabien Offner, chercheur à Climate Rights International. « On sait déjà que le mégagisement voisin de Simandou s’accompagne de nombreuses violations des droits des populations locales et met la biodiversité en péril. La ruée vers le fer, mise en œuvre dans les conditions qu’on constate aujourd’hui, risque d’avoir des conséquences irréversibles à long terme. »

Pourtant, depuis une quinzaine d’années, une enclave minière a été retirée du cœur du site protégé par un décret de 2010. C’est dans cette zone, d’une superficie totale d’environ 1 550 hectares, qu’Ivanhoe Atlantic prévoit d’exploiter l’un des plus grands gisements de fer de la région. Le projet Kon Kweni qui signifie « pierres de fer » en langue kono ambitionne d’extraire à terme entre 25 et 30 millions de tonnes de minerai par an.

L’étude d’impact révèle que près de 500 hectares de forêts seraient directement détruits, dont une part significative de forêts montagnardes primaires. À cela s’ajoutent les effets indirects : fragmentation des habitats, perturbation des corridors écologiques, augmentation de l’érosion des sols et modification des régimes hydrologiques.

En octobre 2024, à la demande de l’Agence guinéenne d’évaluations environnementales (AGEE), la Commission néerlandaise pour l’évaluation environnementale (CNEE) a produit un avis indépendant sur les termes de référence pour l’étude d’impact environnemental du projet de la NDC.

La CNEE a identifié de nombreux manquements dans les termes de référence, par exemple l’absence « d’évaluation des émissions potentielles de gaz à effet de serre dues à l’urbanisation, à la déforestation et à l’utilisation de combustibles fossiles » et le fait que « les villages impactés par le projet ne sont pas présentés.

Le climat local pourrait être durablement modifié. La destruction des forêts, véritables puits de carbone, entraînerait l’émission d’environ 1 million de tonnes équivalent CO₂ au cours de la phase initiale et des 10 premières années d’exploitation. Un volume comparable à ce qu’absorberait une vaste forêt tropicale sur une année entière.

Terres et eau, une sécurité alimentaire primordiale aux communautés

Les communautés rurales vivant autour du mont Nimba tirent l’essentiel de leurs moyens de subsistance de l’agriculture et de l’élevage. Or, l’emprise des infrastructures minières pourrait réduire de manière significative les terres cultivables et pastorales dans plusieurs villages, dont Gbakoré, Zouguépo, Bossou Centre, Seringbara et Thuo.

La perte de terres arables, la pression foncière et l’arrivée possible de travailleurs attirés par les mines pourraient exacerber des tensions déjà existantes entre agriculteurs et éleveurs. À cela s’ajoutent les risques sur les ressources en eau : baisse du niveau des nappes, augmentation du ruissellement, pollution potentielle liée aux activités extractives.

Ces impacts estimés ne concernent que la phase 1 du Projet Kon Kweni, qui doit démarrer avec l’extraction de 2 millions de tonnes de minerai de fer par an et augmenter progressivement jusqu’à atteindre 5 millions de tonnes.

Une contradiction politique majeure

Dans sa Contribution Déterminée au niveau National (CDN) de 2025, la Guinée se fixe l’objectif ambitieux de réduire de 30 % ses émissions de gaz à effet de serre dans la production d’électricité d’ici 2035, de 20 % dans le transport, et de 20 % dans l’industrie et le secteur minier.

Pour ce faire, les autorités ont défini sept objectifs, notamment « enrayer la déforestation en généralisant la gestion durable des forêts et en étendant le réseau d’aires protégées ». Pourtant, l’État détient 10 % des parts du projet Kon Kweni et soutient son développement, y voyant un levier économique stratégique.

Les données de D’après Global Forest Watch montrent qu’entre 2001 et 2024, le pays a déjà perdu près de 2,3 millions d’hectares de couverture forestière, soit plus d’un quart de ses forêts. Autoriser une exploitation industrielle au cœur du seul site guinéen classé par l’UNESCO soulève donc de lourdes questions de cohérence entre ambitions climatiques et choix de développement.

Pour Climate Rights International, les autorités guinéennes ne devraient pas accorder de feu vert définitif tant que des garanties strictes, vérifiables et indépendantes ne sont pas mises en place : plan de protection de la biodiversité, mécanismes de consultation et de compensation des populations, suivi climatique, et gouvernance transparente.

Cet article est une réécriture à partir d’une enquête publiée par Climate Rights International.

Crédit photo : Réserve naturelle intégrale du Mont Nimba. © UNESCO, Guy Debonnet.

Abdourahime Diallo

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